Dans le cadre de la politique nationale des " villes centrales de rang national ", la municipalité de Wuhan, ville chinoise de l'intérieur, est engagée depuis le milieu des années 2000 dans un processus de métropolisation. Cette métropolisation se distingue du développement des grandes métropoles chinoises du littoral des années 1990 par sa temporalité: décalée d'une quinzaine d'années par rapport à ces dernières, elle projette certains espaces choisis du territoire municipal dans un développement accéléré. L'étude des recompositions de la vie urbaine locale, appelée ici le secteur résidentiel, constitue une échelle d'observation privilégiée des effets de ces temporalités métropolitaines: si l'accroche aux réseaux et l'entrée dans la modernité urbaine d'un nombre choisi d'espaces urbains stratégiques amènent à un développement inégal entre les secteurs, la vie locale bénéficie de manière générale de la densification des services et équipements, du redéploiement des zones d'emploi dans l'ensemble de la zone métropolitaine et de la diversité des pratiques urbaines et des cadres de vie accessibles. Toutefois, ce développement échoue à gommer la persistance des inégalités de statut entre les résidants urbains, notamment entre les résidants originaires et non originaires de Wuhan. Ainsi la progression d'un cadre de vie standardisé et la hausse générale du coût du logement et des services menacent-elles la possibilité d'un développement bénéficiant à l'ensemble de la population.Préface de Thierry Sanjuan.
" La terre, elle, ne ment pas. " Ces mots bien connus, valant slogan de la " Révolution nationale ", ont longtemps fait croire que les géographes français avaient trouvé un terreau favorable dans le régime de Vichy, comme semblait le montrer sa décision de créer la licence et l'agrégation de géographie. Pourtant, si certains d'entre eux ont bien été proches des structures issues de la défaite française, par idéologie, par autoritarisme institutionnel et technocratique ou encore par opportunisme, d'autres – sans doute plus nombreux – ont été des opposants plus ou moins déclarés et engagés, parfois même d'ardents résistants ou des victimes de l'extrême violence de la Seconde Guerre mondiale. Souvent oubliés aujourd'hui, leurs parcours, témoignant de leurs refus d'accepter les idées et la politique de l'occupant et de l'État français, méritent pourtant d'être mieux connus et compris.Ces cas individuels, dans leur diversité, incarnent, chacun à sa manière, une discipline alors beaucoup plus riche et active qu'on ne le pense généralement, où le ruralisme et le régionalisme coexistaient avec des courants de pensée dynamiques développant des logiques de spatialité et de mondialité étrangères à la pensée vichyste ou au nazisme, où les idées les plus controversées (comme la " géopolitique " ou l'" espace vital ") étaient discutées voire déconstruites, où des circulations et des réflexions paradoxalement favorisées par le conflit menaient vers des ailleurs et des exils intérieurs et extérieurs, porteurs d'une modernité fructueuse pour la seconde moitié du XXe siècle.Le regard nouveau que portent les auteurs réunis dans ce volume sur cette période de la géographie française et sur ses représentants en Europe et dans le monde permet de l'envisager de manière équilibrée, pour en rectifier la " légende noire ", et de dessiner les véritables lignes de force disciplinaires dans ces " années de tourmente ", par l'étude détaillée d'itinéraires personnels et collectifs et le recours à de nombreuses archives et sources.
Au milieu du XIXe siècle, le Japon connaît des bouleversements intenses. La féodalité est abolie, un État-nation moderne est construit avec le retour de l'empereur sur le devant de la scène. S'agit-il d'une restauration monarchique ou bien d'une révolution?Deux géographes anarchistes, compagnons de Bakounine, apportent à cette question une réponse originale, surtout si on la compare à la vision des autres visiteurs du Japon qui, à cette époque, sont essentiellement des diplomates, des militaires, des négociants, des missionnaires ou des voyageurs souvent conservateurs.L'un, Léon Metchnikoff (1838-1888), a été invité à Tokyo par les dirigeants du nouveau régime en vertu de ses talents polyglottes et de son passé garibaldien. L'autre, Élisée Reclus (1830-1905), bénéficie des connaissances de son ami, parmi de nombreuses autres ressources, pour rédiger le volume consacré au Japon et à l'Asie orientale au sein de sa monumentale Nouvelle géographie universelle, puis certains passages de L'Homme et la Terre, sans jamais se rendre lui-même dans le pays.Élisée Reclus, dans son analyse du Japon de Meiji, traite de sujets sensibles comme les " races ", les " civilisations " ou le " péril jaune ", et propose une analyse souvent ponctuée de remarques visionnaires. Libre de toute approche dogmatique et sans préjugés de classe ou de race, il replace le Japon, et plus largement l'Extrême-Orient, dans un cadre géopolitique et métagéographique mondial qui transcende la classique dichotomie Orient-Occident.
Prisonnières de conceptions binaires opposant l'intérêt particulier à l'intérêt général, le local au global, la vérité scientifique à la volonté politique, la nature à l'humanité, nombre d'approches censées porter remède à la crise écologique tiennent difficilement leurs promesses. La simplicité des diagnostics qu'elles posent se paie au prix fort: en éludant la variété et la complexité des situations concrètes, elles aboutissent souvent à des solutions impraticables et entretiennent un climat de désespoir.Loin du prêt-à-penser habituel qui entoure la question écologique, le présent essai plaide pour une réintégration du facteur humain dans la caractérisation même des problèmes. Reconnaître la richesse des relations des humains au vivant ouvre sur une tout autre lecture des enjeux et fait jaillir de nouvelles perspectives. Il faut s'affranchir du dualisme planète/humanité qui empêche de raisonner à nouveaux frais et stérilise les capacités d'engagement des acteurs.Conçu comme espace de coordination entre acteurs en vue d'objectifs partagés ou d'un projet commun, le territorial – et non le territoire – constitue un levier de changement décisif pour une prise en charge active du vivant. De la terre au ciel, de la biodiversité aux changements climatiques, des initiatives locales et territoriales aux stratégies globales, le présent ouvrage convie le lecteur à un véritable voyage. À l'issue de ce périple se précisent les conditions d'une reconquête de la qualité du vivant, dont celles du contrat territorial.
Sur le front des métropoles américaines, une formidable recomposition s'est opérée: les marges métropolitaines sont devenues le lieu privilégié de l'intégration sociale. Le discours dominant sur les suburbs des États-Unis fait néanmoins la part belle aux " lotissements à l'américaine " comme lieux de l'entre-soi, à l'hyper-ségrégation de périphéries opposées au centre, et à la monotonie d'espaces sans qualités. Pourtant, ces territoires sont construits, habités, pratiqués… Cet ouvrage analyse la production de la morphologie spatiale, fonctionnelle et sociale des espaces suburbains en Californie du Sud, sur les marges de la région urbaine de Los Angeles. L'offre, les acteurs de la construction et les dynamiques de ce marché sont analysés au prisme d'une double mutation: celle, d'une part, de la maturation et la diversification du modèle suburbain; celle, plus brutale, de son modèle économique, révélé par l'ampleur de la crise des subprimes.L'évolution de ces territoires révèle les transformations d'une métropole étalée et fragmentée, où s'entremêlent logiques de la privatisation urbaine (les lotissements en copropriété, les gated communities), rouages de la finance et politiques publiques de maîtrise de la croissance et de la densification. Les logiques du changement métropolitain sont multiples: la production de l'espace bâti et les trajectoires des suburbs se tissent par la combinaison des cycles d'urbanisation (suburbs matures, suburbs récentes, exurbs), des cycles économiques et des évolutions socio-démographiques. L'ouvrage dresse ainsi le portrait d'une suburbia en crise(s), fragmentée, mais aussi mixte, dynamique et en profond renouvellement, tant d'un point de vue socio-économique que des groupes et appartenances communautaires.
Phnom Penh, ville fantôme totalement vidée de ses habitants et partiellement détruite par le régime génocidaire khmer rouge entre 1975 et 1979, semble aujourd'hui renaître de ses cendres, comme en témoigne la multiplication de nombreux projets immobiliers ambitieux. Cependant, la modernisation apparente de la capitale cambodgienne s'accompagne d'une ségrégation socio-spatiale accrue et d'écarts socio-économiques de plus en plus importants. Faut-il y voir l'émergence d'une ville duale, qui opposerait les plus riches aux plus pauvres, les beaux espaces résidentiels aux quartiers ouvriers, les intérêts privés aux intérêts publics? Loin de là, et c'est bien ce que ce livre entend démontrer. En se concentrant sur la production, les activités et les stratégies immobilières, l'ouvrage s'articule autour de l'idée que le lien entre l'urbanisation et l'activité immobilière ne relève pas seulement de la sphère économique. En effet, la production immobilière est aussi tributaire des dynamiques sociales, politiques, culturelles et spatiales qui structurent les dynamiques d'urbanisation. En ce sens, cet ouvrage s'attache à explorer, comprendre et représenter les liens qui se tissent entre l'immobilier, les dynamiques territoriales et les stratégies d'acteurs (de l'habitant au promoteur privé, en passant par les institutions) dans le contexte plus général de modernisation d'une petite capitale en développement.
La société 2.0 qui fait l'air du temps mondialisé ne se réduit pas à l'information numérique et aux flux immatériels. Elle se fonde sur la mobilisation d'énergies et de matières éminemment tangibles : hydrocarbures et minerais, eau, terres, biodiversité. Enrôlées dans la grande circulation mondiale du marché ou, au contraire, préservées au nom de leurs valeurs patrimoniales et environnementales, ou encore au nom de la protection des équilibres environnementaux planétaires, les ressources de la nature sont au cœur des enjeux sociaux et politiques du monde contemporain. Cet ouvrage vise à rendre plus intelligibles ces ressources et les rapports de pouvoir qu'elles induisent, en les appréhendant comme des constructions sociales. La géographie politique et la géographie critique de l'environnement, ici croisées, montrent comment les sociétés mettent en valeur ces matières physiques, mais aussi comment des éléments plus immatériels – discours sur la nature, les paysages, le patrimoine, ou encore l'aide humanitaire – contribuent à la production de ressources. Les ressources ici étudiées éclairent la rencontre de logiques locales et d'enjeux relevant d'autres niveaux – qu'ils soient nationaux, régionaux et, très souvent, mondiaux. Un chapitre introductif balise cet itinéraire en douze essais, nourris de données de terrain variées, portant tous sur des sujets d'actualité. Trois axes de réflexion, autour des formes spatiales, de la disponibilité (pénurie ou abondance) et des régulations environnementales des ressources rendent possibles des comparaisons entre les cas d'étude, situés en Europe, en Russie, en Amérique latine et en Afrique.
Plus qu'un livre sur la production ou sur la circulation des cartes, cet ouvrage étudie la diffusion de la culture cartographique dans la France du XVIIIe siècle, qui modifie profondément le rapport des acteurs aux territoires. Il s'agit de comprendre comment une pensée de l'espace se met en place, en partie grâce à la carte, à l'époque des Lumières – avec des conséquences jusqu'à nos jours. L'ouvrage dépasse ici le postulat classique d'une évidente diffusion de la carte aux XVIIe et XVIIIe siècles. Pour en mettre en exergue les chronologies, l'enquête passe tant par l'analyse d'indices techniques que par celle des discours sur la carte. Les conséquences de cette diffusion apparaissent tant dans les mutations de la géographie que dans la transformation de quelques professions; c'est d'abord le cas des commissaires à terriers. Le mouvement est européen, mais la France connaît des temporalités spécifiques qui aboutissent à la mise en place des ingénieurs du cadastre lors de la Révolution. Les professions d'ingénieurs du génie, comme celles d'ingénieurs des ponts s'institutionnalisent grâce à l'usage de la carte, qui devient l'un des éléments clés de leur identité corporative, tout autant qu'un outil indispensable de leur action.
Pour une géographie et une gestion intégrées du littoral
Cet ouvrage de géographie de l'environnement présente le mouvement de dépoldérisation qui s'est propagé en Europe occidentale à partir des années 1980, c'est-à-dire le retour délibéré à la mer de marais qui avaient été endigués et asséchés en vue d'une exploitation agricole. Si ce processus de retour à la mer peut paraître anecdotique en termes surfaciques, il pose en réalité des questions fondamentales et paradoxales, car il traduit une rupture spectaculaire dans l'histoire environnementale de l'Europe. Pourquoi, en effet, n'y poldérise-t-on plus et en est-on arrivé à dépoldériser, alors que, durant un millénaire, on a ressenti le besoin de créer 15 000 km2 de terres nouvelles pour des raisons non seulement économiques et démographiques mais aussi défensives? Répondre à ces questions conduit à analyser les enjeux qui accompagnent la dépoldérisation, sur les plans environnemental, économique, paysager, socioculturel, défensif et juridique. On s'est ainsi interrogé sur l'intérêt écologique d'une submersion des polders, sur l'intérêt économique a priori paradoxal de rendre à la mer des terres longtemps exploitées, sur les avantages paysagers d'un mouvement anéantissant le travail réalisé par l'homme pendant un millénaire et, enfin, sur l'intérêt d'une politique de destruction des digues affaiblissant apparemment la protection des côtes dans une région de tempêtes et un contexte d'élévation eustatique. Pour saisir les moteurs et les entraves à ce processus, il a paru essentiel de se pencher également sur les acteurs capables de mettre en œuvre une politique aussi inattendue et parfois controversée, sur les réactions, les représentations et les traits culturels des sociétés qui ont été confrontées à cet abandon volontaire de terres à la nature, de même que sur les conflits que cela a entraînés.
Ce livre n'est pas un nouveau précis d'économie sur la rente : il utilise cette notion pour étudier les trajectoires africaines de développement et sonder leurs possibilités de changement. Les rentes sont ici définies comme des flux de ressources déconnectées des activités productives. Elles reflètent l'histoire tragique de la connexion de l'Afrique au système mondial : de la traite esclavagiste aux ressources extractives, qui fondent la croyance en une " malédiction des ressources naturelles ", en passant par l'aide extérieure ou les remises migratoires, les systèmes économiques rentiers scellent les relations asymétriques entre territoires africains et acteurs extérieurs autant que le divorce entre intérêt des élites et populations. Enracinés dans l'histoire, ils se sont étoffés et diversifiés depuis la fin du XXe siècle, au point d'apparaître comme un fait de structure, le noeud gordien du sous-développement.
La géographie des rentes est une géographie politique. Par ce " voyage " à travers des situations rentières aux implications différentes, qui conduit le lecteur le plus souvent en Afrique de l'Ouest et ducentre, l'auteur interroge les espaces de bifurcation associés à une double révolution, où réside l'essentiel du potentiel d'émergence africain. La première est démographique et urbaine, liée à l'explosion de la population et des villes, qui crée des conditions favorables à l'essor de marchés intérieurs. La seconde est politico-économique ; elle tient à la négociation progressive de nouvelles conditions de production et d'investissement des rentes, notamment extractives. Sa valorisation suppose l'invention de modèles de gouvernance plus efficaces et démocratiques.