Quelles sont les formes d'engagement dans la pratique ethnographique? Une vingtaine d'ethnographes de différentes sciences sociales et générations présentent leurs expériences. Des régimes d'engagement sont ainsi discutés, à l'échelle d'un terrain, d'une carrière ou d'un apprentissage universitaire. Un accès original aux coulisses de la recherche en France comme ailleurs dans le monde, et aux rapports d'altérité qui se construisent en enquête. Vivre pleinement son ethnographie conduit souvent à s'adapter aux contextes étudiés, à s'impliquer dans la cité, parfois à militer, tout en interrogeant sa propre biographie et sa responsabilité éthique.
Voukoum – " désordre " en créole – est un groupe qui occupe un espace de contestation sociale et politique majeur au sein du carnaval guadeloupéen. Né à Basse-Terre en 1988, ce mouvman kiltirèl se distingue d'autres formations carnavalesques par son approche spirituelle radicale et son lien revendiqué à l'Afrique. Flore Pavy, anthropologue entrée dans le groupe comme musicienne, décrit minutieusement le Mas, le rituel de transformation et de mise en mouvement des corps de Voukoum. Elle met en lumière des processus de créativité rituelle qui permettent, tout en s'inspirant d'autres pratiques culturelles caraïbéennes contemporaines, de retrouver une sacralité africaine ancestrale.En quoi la technique du Mas s'inscrit-elle dans l'histoire postcoloniale et évoque-t-elle la déportation et la mise en esclavage? Comment Voukoum lutte-t-il contre la société de consommation et dénonce-t-il les rapports de domination encore à l'œuvre aujourd'hui? Quelle place ses membres confèrent-ils à la sauvegarde du patrimoine vivant, de la langue créole et, en particulier, de l'art musical gwoka?Faisant la part belle aux témoignages des acteurs du carnaval, cet ouvrage offre une vision encore largement méconnue de l'histoire de la Guadeloupe et de la place singulière occupée par les Antilles françaises dans l'aire caribéenne. Voukoum, esprits rebelles du carnaval guadeloupéen initie le lecteur à la vie d'un collectif qui s'efforce publiquement de " reconstruire le fil rompu des liens ancestraux et toujours réinventer les récits essentiels ".
Comment une société se reconstruit-elle après un génocide ? Quelles traces cette violence laisse-t-elle dans la mémoire collective et individuelle ? Quelle place ces " morts sans sépulture " trouvent-ils dans la vie des populations locales ?La lecture occidentale médiatique du génocide perpétré par les Khmers rouges entre 1975 et 1979 découle d'une certaine vision de la souffrance d'autrui, très éloignée de l'expression propre aux Cambodgiens. En s'appuyant sur une longue enquête ethnographique, l'autrice entend ici prendre en compte leur ressenti, leur vécu et leur singularité, grâce à une familiarité construite sur plusieurs décennies.Près d'un quart de la population a été décimée par le régime de Pol Pot, mais les corps des victimes n'ont jamais été restitués aux familles. Ces morts sont pourtant loin d'être absents. Pour l'État, ils sont devenus des preuves que l'on montre – notamment dans l'exposition controversée de restes humains au musée du Génocide de Phnom Penh. Les villageois et les fidèles bouddhistes, quant à eux, les " rencontrent " lors de la cérémonie annuelle des défunts : là, tous les morts, quels qu'ils soient, sont " soignés " par les vivants et invités à rejoindre le flux du cycle des renaissances.De même, des fosses communes sont assimilées à des lieux puissants, abritant des esprits tutélaires de territoire et conservant les traces du passé. Ce dispositif permet de prendre en charge des morts anonymes en instaurant un dialogue ritualisé avec eux. Ainsi s'établit une cohabitation originale entre habitants vivants et défunts.Au fil de l'ouvrage apparaissent les mécanismes de réparation sociale et symbolique d'un monde marqué par plusieurs années d'une destruction de masse extrêmement violente. Alors que notre époque voit ressurgir des conflits sanglants de grande ampleur, les pratiques cambodgiennes, largement méconnues, apportent un nouvel éclairage sur les capacités humaines de résilience.
" L'enquête a donc duré trois ans et non 'une après-midi': mais je voulais, avec ce titre, garder quelque chose de la temporalité de ces longs moments à traîner avec les enfants. Et, on l'aura compris, ce n'est pas le Shanghai que l'on voit d'habitude, ce n'est pas une après-midi à faire du shopping sur le Bund dont il s'agit ici. C'est plutôt le Shanghai des 'mauvaises herbes' de Lu Xun, celui des habitats dégradés entre deux zones en rénovation, là où vivaient les enfants sur lesquels j'enquêtais, venus des campagnes chinoises pour accompagner leurs parents en quête de travail. C'est là que l'on suivra la trame ordinaire de ces vies petites, au gré des rencontres et des lieux de l'ethnographie qui organisent le parcours de l'enquête et du livre. (…) Le souci de (r)ouvrir la discussion de l'enfance en sciences sociales est soigneusement entremêlé dans ces déambulations, comme un livre dans un autre livre, dont on peut suivre le fil à travers le système des sous-titres. Chaque chapitre est ainsi l'occasion d'un arrêt sur un moment clé de ce qui pourrait être une réflexion sur l'enfance ou, plutôt, sur la question anthropologique de l'âge, abordée à partir de l'enfance. " Extrait
Numéro Varia avec une série d'études et essais originaux, accompagnés de recensions d'ouvrages récents et de textes courts rendant compte des débats qui traversent l'anthropologie aujourd'hui.
"Le 24 février 2022, les chars russes entraient en Ukraine, entamant une guerre d'une ampleur et d'une violence sans précédent en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Subitement, le thème de l'apocalypse – auquel les débats de ces dernières années sur le réchauffement climatique nous ont habitués – a pris tout près de nous un nouveau visage: celui de la guerre totale, des destructions massives et sys- tématiques, du massacre de populations civiles. Nous voici, malgré nous, invités à "faire retour" sur l'apocalypse. "Dans cette conférence inédite, Jean-Claude Schmitt interroge dans la longue durée le thème de l'apocalypse, des textes bibliques aux usages politiques qui en ont été faits durant le Moyen Âge.
À partir de 1964, le célèbre historien commença à diriger une enquête sur les pèlerinages français contemporains. Après une vingtaine d'années de recherche, menée dans de très nombreux sanctuaires, avec de tout aussi nombreux collaborateurs, cette étude a demeuré à l'état d'une immense archive. Bien que sa valeur historique soit exceptionnelle, celle-ci est restée difficile d'accès. Dupront, lui-même, finira par considérer le dossier comme " toujours ouvert ". Néanmoins, la numérisation d'une partie notable de ce fonds a désormais changé la donne.Ce livre veut être une introduction à ce voyage dans " la France d'après Vatican II " que réalisa le chercheur. En réunissant des articles publiés dans diverses revues et une partie des archives numérisées, Dès pèlerinages redonne vie à ce travail inégalé et pourtant inconnu du public. Ainsi, l'oeuvre du grand historien du mythe de la croisade s'enrichit avec la publication de cette enquête en train de se construire, sur la place des pèlerinages dans la société française moderne.
Alors que des voix et des actions de´nonc¸ant la de´gradation environne- mentale se font entendre a` l'e´chelle globale depuis les anne´es 1960, ce livre conside`re que c'est autour de 2015 que les mobilisations envi- ronnementales en Suisse prennent un tournant socio-culturel parti- culier. La Confe´rence des Nations Unies sur le Climat (COP21) se re´unit a` Paris, le pape Franc¸ois publie l'encyclique Laudato si' comme un appel a` l'humanite´ a` conside´rer les enjeux e´cologiques, des initiatives e´cofe´ministes ainsi que des the`ses collapsologues se diffusent dans les me´dias. Ce livre pre´sente les enjeux, les analyses et les re´sultats de six ans de recherche empirique a` partir de ce tournant. Il montre la signification du changement culturel qu'il entrai^ne en Suisse et particulie`rement en Romandie. Un processus de " spiritualisation de l'e´cologie " est identifie´ et discute´ en lien avec une " e´cologisation du religieux ". L'e´quipe de recherche, compose´e de sociologues et d'anthropologues, s'est penche´e sur l'observation d'e´ve´nements publics de l'action e´cologique ainsi que la rencontre avec nombre d'acteurs et actrices de l'action e´co-spirituelle.
" Que se passe-t-il dans une fête? "C'est à cette question qu'Albert Piette s'est attelé à répondre dans cet ouvrage publié une première fois en 1988, et réédité aujourd'hui, qui pose les bases des théories que l'anthropologue a développées par la suite, tant sur le phénomène rituel, le fait religieux, l'observation des détails, le mode mineur de la réalité que sur l'être humain en général.À partir d'un ensemble comparé de six fêtes en Wallonie – carnavals, ducasses ou fêtes politiques –, l'idée est de construire une anthropologie de la fête. Que l'on regarde les peintures de Bruegel ou de Rubens: le tournoiement des couples dansant, le bariolage des couleurs et l'enchevêtrement des formes selon un rythme musical produisent cet effet d'ondoiement caractéristique de la festivité. Comment donc décrire et analyser la réalité mouvementée et ambivalente de la fête? Albert Piette propose ici une théorie centrée sur les notions de jeu et d'intervalle. L'espace-temps de la fête permet des comportements qui, sans être semblables à ceux du quotidien, ne constituent pas pour autant une rupture avec ceux-ci. La fête rend ainsi compatibles l'hypersérieux et le dérisoire le plus total.
Les cinq scènes qui se jouent dans ce livre répondent à deux questions : comment scruter ce qui n'est pas dit, ne s'entend pas, ne se touche pas, ne se voit pas, se cache ? Quoi de commun entre un bal de carnaval slave, la procession d'une Vierge andalouse, l'omerta mafieuse, la rêverie d'un juge cloîtré et la kizomba, danse en banlieue parisienne ? Interrogeant le mutisme de différentes sociétés, l'auteure en découvre la trame commune : les conceptions de la nuit et de son pouvoir métamorphique. La nuit possède une force d'action foudroyante, et, cachée sous nos logiques apparentes, les fait voler en éclats : comme elle, le silence révèle la possibilité de transformer notre vision du réel et nos modes de connaissance ; il dévoile une autre face du monde, des croyances et des habitudes sous-jacentes, redoutées ou interdites, conscientes ou inconscientes, accouchant d'un corps nouveau, transformant les objets, les hommes et les sociétés diurnes et parlantes. Le silence est une parole bousculée comme la nuit est une anamorphose du jour. Une anthropologie des sens est le terreau brûlant de ce travail : la reconnaissance impossible sous le masque, l'ouïe trompée par un silence canonique ou mafieux, une Vierge muette chahutée comme une femme, l'art domestique d'un homme perdu, le toucher drastiquement contraint d'une danse qui saisit le corps entier. Ce point crucial induit chez l'enquêtrice, observatrice et participante, une remarquable ethnographie du soi.
Et non sauvagerie du capitalisme ou capitalisme des sauvages. Ce numéro explore les altérités déroutantes produites par le capitalisme contemporain. Car la richesse n'est pas nécessairement vouée à être domestiquée pour accroître son rendement, mais peut être captée pour alimenter des formes de vie sociale différentes de la nôtre. Des Jivaros à la Chine, en passant le Tadjikistan, Dakar ou encore la Géorgie, on découvre les pratiques, les attentes, les désirs de grandeur et les contradictions de celles et ceux qui, aujourd'hui, bouleversent la logique du capital jusqu'à s'en plaindre. Il y a assurément d'autres mondes, mais ils sont dans celui-ci !