Ce numéro varia éclaire les usages du religieux comme catégorie, principe de régulation et institution.C. Clémentin-Ojha montre comment la traduction de secular dans la Constitution indienne révèle les tensions entre droit, État et définition de la catégorie " religion " dans l'hindouisme. Dans son analyse de la judiciarisation du blasphème au Pakistan, P. Rollier souligne que catégoriser un acte comme contraire à la religion ne relève pas seulement de modes de croire, mais aussi de logiques issues d'une histoire juridique et coloniale.L. Seurat et J. Safar éclairent ensuite les enjeux de régulation du religieux, à travers le cas du marché du hajj en France, où contrôle des mobilités et fabrication d'un " islam de France " s'entrecroisent. C. Vincent-Cassy retrace l'essor du culte de l'archange Raphaël sous Charles II, instrument de protection et de légitimation dynastique.E. C. Calabrese aborde le Hezbollah comme une institution à la fois religieuse, politique et militaire. À l'inverse, M. Colin montre que les membres du Temple Satanique se réapproprient la figure de Satan comme symbole d'émancipation envers la contrainte institutionnelle.Enfin, M. S. Chaidron s'intéresse à la récupération catholique de Claude Bernard, posant la question – centrale pour les sciences sociales des religions – des frontières entre science et religion.
Cet ouvrage rend hommage à Françoise Moreil, maîtresse de conférences en histoire moderne et grande spécialiste du protestantisme méridional, en compilant ses articles les plus importants. Il met en lumière le cas particulier que représente la principauté d'Orange, longtemps terre de tolérance pour les protestants comme pour les catholiques.
Cet ouvrage est consacré à l'évolution des pratiques religieuses chez les Nanaï de l'Extrême-Orient, entre la Russie et la Chine : la disparition progressive des chamanes a-t-elle signifié la fin du chamanisme ou faut-il parler d'adaptations et de transformations ? Grâce à des terrains dans la région de l'Amour entre 2011 et 2015, Anne Dalles Maréchal rend compte des stratégies culturelles de ce peuple de la rivière : les changements d'interprétation du registre mythique et rituel qui permettent de comprendre comment les Nanaï abordent le monde qui change ; les conversions aux christianismes, où ruptures et continuités répondent aux logiques de l'histoire ; enfin, la broderie dont le savoir-faire ancien permet aujourd'hui de créer des identités visuelles dans le cadre de la patrimonialisation des minorités de Russie.Grâce à l'Auteure, on mesure le dynamisme reconstructeur de la " tradition " et l'agentivité d'un peuple autochtone minoritaire face à une culture dominante pluriséculaire.
Que se passe-t-il au niveau de la religiosité lorsque des individus perdent tout suite à la guerre et à la migration forcée? Peut-on observer un renforcement de la religiosité, lorsque leur foi est tout ce qui leur reste? Ou, au contraire, est-ce que ces traumatismes laissent place à une désillusion et à une diminution? La recherche de terrain présentée dans ce livre traite des conséquences de la guerre et de la migration sur la religion et sur l'évolution de la religiosité. Pour répondre à ces questions, l'auteure a conduit une recherche qualitative sur le cas des Syriens réfugiés au Liban, à Beyrouth et dans trois camps de réfugiés à la Bekaa. Il n'existe aujourd'hui que peu de recherches sur les migrations dans les pays limitrophes à ceux en crise. La plupart des travaux sur l'immigration et la religion concernent des pays occidentaux. Pourtant, l'immense majorité d'individus forcés à fuir est déplacée à l'intérieur de leur pays ou dans des pays limitrophes. Ce livre permet donc de développer un aspect encore partiellement étudié en sciences sociales et en sciences des religions.
Ethnographies du religieux dans les mondes créoles
Le concept de créolisation s'est imposé d'abord dans le champ de la linguistique pour montrer comment une langue orale de contact entre plusieurs aires linguistiques pouvait se transformer en langue maternelle. Il a été étendu ensuite à la sociologie de la culture pour désigner des phénomènes d'hybridation au sein de sociétés multiculturelles, souvent dominées. Peut-on étendre le concept aux sciences sociales des religions?C'est l'objet de ce numéro, organisé autour d'une série d'enquêtes ethnographiques dans les mondes créoles, avec une attention particulière aux dimensions populaires des traditions religieuses, les mieux à même d'illustrer les dynamiques de créolisation. Pour rendre compte des ressorts et des effets de cette créolisation, les enquêtes privilégient les pratiques religieuses susceptibles de contraster avec les définitions dogmatiques des religions. Elles s'attachent aux dynamiques relationnelles et contextuelles qui trament le religieux créole, à leurs effets de fluidité et de porosité, entre globalisation et re-territorialisation du religieux, de ses langues et de ses pratiques.
Ce numéro s'ouvre sur un hommage à Michel Chodkiewicz, chercheur et éditeur, qui nous a récemment quittés. Marc Gaborieau retrace le parcours atypique de ce grand spécialiste de la mystique islamique. La mystique, catholique cette fois, est au cœur de l'une des douze " notes critiques ". Claude Langlois se penche sur la figure de Marthe Robin, qui connaît un regain d'intérêt scientifique en raison des accusations de fraude dont elle fait l'objet. Les thématiques abordées par les autres notes sont variées: des évangéliques blancs aux États-Unis et leur rôle dans l'avènement présidentiel de Donald Trump aux rapports entre le Saint-Siège et le régime nazi, en passant par les affinités entre marxistes et chrétiens, à partir de Karl Marx jusqu'à Jorge Mario Bergoglio; de la multiplication de sommes et de manuels dédiés à l'hindouisme aux conflits entre science et religion; du mouvement religieux Ahmadiyya à l'actualité éditoriale autour du yoga; de la sociologie du rituel à Léon Bloy; des violences religieuses et des théories du sacré à la conversion et la rupture religieuse. La rubrique " Lectures croisées " se nourrit d'échanges autour de trois livres qui ont, chacun à sa manière, marqué le champ d'études dans lequel ils s'inscrivent. Le Coran des historiens (Éditions du Cerf, 2019), somme de plus de trois mille pages, réunit trente spécialistes internationaux; Voyager dans l'invisible. Techniques chamaniques de l'imagination (La Découverte, 2019), signé de Charles Stépanoff, restitue une riche enquête de terrain; enfin Le corps de la Passion. Expériences religieuses et politiques d'une mystique au Liban (Éditions de l'EHESS, 2018), dans lequel l'autrice, Emma Aubin-Boltanski, tout en privilégiant une approche " micro ", analyse un réseau de mystiques féminines constitué dans les années 1980 entre le Liban et la Syrie. Enfin, plus de cent comptes rendus reflètent une circulation éditoriale qui a su déjouer les pièges d'un contexte peu propice à l'activité scientifique, en remplissant pleinement son rôle: construire et déconstruire les sciences sociales.
Dans le droit fil de sa réflexion sur l'héritage durkheimien, la revue accueille, dans la rubrique " L'atelier des sciences sociales du religieux ", un dossier consacré à l'ouvrage de Wiktor Stoczkowski, La science sociale comme vision du monde. Émile Durkheim et le mirage du salut (Gallimard, 2019). Coordonné par Mathieu Béra, le dossier se compose de quatre contributions signées de spécialistes de la pensée du fondateur de la sociologie française.La " laïcité " ouvre la rubrique " Notes critiques ", dont le périmètre est étendu: de l'actualité des études sur les hindous aux pèlerinages en Inde et Asie du Sud, en passant par la pratique du yoga; du rapport entre l'État et la religion en Chine au rôle que l'islam joue dans ce pays; du quatrième concile du Latran (auquel la maison d'édition Brepols a dédié une série d'ouvrages en 2018) à l'histoire des émotions.La rubrique " Lectures croisées ", espace de dialogue entre contributrices et contributeurs par ouvrages interposés, entend revenir sur deux parutions récentes: La sociologie des religions de Pierre Lassave (Éditions de l'EHESS, 2019) et Le Coran des historiens, dirigé par Guillaume Dye et Mohammad Ali Amir-Moezzi (Éditions du Cerf, 2020). Enzo Pace, Grace Davie et Cécile Vanderpelen discutent des apports du premier, alors que Dominique Avon, Emmanuel Pisani et Asma Helali se penchent sur le second.Plus de quatre-vingts recensions, témoignant de la vitalité éditoriale des sciences sociales du religieux et de leur ouverture à l'ensemble des sciences sociales, complètent cette livraison.
Ce numéro interroge les transferts d'argent vers l'Église qui passent par de nombreux canaux : financement de missions, construction et fonctionnement de couvents, de monts-de-piété frumentaires, de collèges, de chapelles, de confréries, etc. Ces financeurs sont en majorité des laïcs, des hommes et des femmes, mais ils peuvent être des clercs. Ils sont d'extraction sociale variée mais appartiennent pour l'essentiel aux élites nobiliaires, urbaines et bourgeoises ; les hommes et les femmes de milieux populaires n'apparaissent qu'occasionnellement, comme bénéficiaires directs ou indirects des actions des autres groupes sociaux.Les terrains des études proposées embrassent un large spectre, de l'Europe catholique (France, Espagne, Italie) au Nouveau Monde. L'Église n'est pas pensée comme une structure hiérarchisée, indépendante et dirigée par les clercs, mais comme une institution polymorphe, à la fois autonome et imbriquée dans les sociétés locales, qu'il faut appréhender par le bas. De ce fait, le numéro interroge plusieurs paradigmes qui guident la lecture des actions des fidèles?: la stérilisation de l'argent qu'ils investissent dans les institutions ecclésiastiques, l'objectif de la satisfaction d'intérêts personnels ou familiaux, le lien entre modalités du don et relations de pouvoir, etc.
Reconfigurations socioreligieuses autour de Comte et Saint Simon
Pierre Lassave, directeur de recherche émérite au Centre d'études en sciences sociales du religieux (CNRS-EHESS), est l'auteur de diverses explorations de milieux intellectuels et savants contemporains : Les sociologues et la recherche urbaine dans la France contemporaine (Presses universitaires du Mirail, 1997) ; Sciences sociales et littérature (PUF, 2002) ; L'appel du texte. Sociologie du savoir bibliste (Presses universitaires de Rennes, 2011).
Ces dernières années, nos sociétés ont été le théâtre d'un regain en vigueur (et en intolérance) des religions monothéistes, lequel s'est accompagné d'une mise en question de l'évidence de la sécularisation et de la pertinence de la laïcité, accusées d'oppresser les " sensibilités religieuses ". Et tandis que prolifèrent " fake news ", " théories du complot " et autres délires de conflits de portée civilisationnelle voire cosmique, la défiance de l'autorité des sciences s'accroit et instaure une certaine désespérance de l'idéal démocratique.Face à cette situation, il est utile de se ressourcer dans les écrits de John Dewey consacrés aux religions et au naturalisme. Si le philosophe américain a pu dire en 1930 qu'il n'a " jamais été capable d'attacher beaucoup d'importance à la religion en tant que problème philosophique ", il s'y est souvent intéressé en tant que problème intellectuel, social et politique.Le présent livre rassemble vingt-cinq de ses interventions sur les religions et le naturalisme, couvrant une période allant de 1893 à 1950. En offrant en français l'accès à un pan méconnu de l'œuvre du philosophe et intellectuel américain, ce recueil aimerait contribuer à un rafraichissement pragmatiste de la critique des religions ; Dewey le montrait, c'est au nom des exigences de l'idéal démocratique qu'il faut critiquer les religions surnaturalistes et promouvoir le naturalisme.