De quoi parle-t-on lorsqu'on affirme l'" engagement " de Julio Cortázar (1914->1984) ? Quel écrivain " engagé " Cortázar était-il ? Telles sont les questions à l'origine de ce livre. Pour y répondre, il nous invite à parcourir les itinéraires d'engagement d'un auteur aux prises avec l'Histoire en train d'avoir lieu, afin de comprendre les nombreux questionnements, à la fois politiques et esthétiques, qui l'ont traversé et ont traversé son oeuvre au cours des années 1970. L'expression "Cortázar politique", employée le plus souvent comme allant de soi, est examinée ici dans le but de repenser l'oeuvre de l'auteur à l'intérieur d'une effervescence culturelle, politique et historique, aussi bien latino-américaine qu'universelle. L'ouvrage cherche à démontrer que les déplacements opérés par l'auteur doivent être compris aussi bien à partir de sa participation aux mouvements d'émancipation latino-américains que dans le cadre d'un changement de paradigme global en devenir. Explorant à la fois l'ouvre de l'auteur et ce monde en mutation, le livre permet ainsi de mieux saisir l'évolution d'un auteur qui écrit et réfléchit son latino-américanisme depuis la France, pays où il habite depuis 1951 et y décède en 1984, après avoir obtenu sa naturalisation en 1981.
Trop souvent réduite à un envers négatif de la clarté et du visible, l'obscurité s'avère remarquablement féconde dans les domaines artistique et littéraire. C'est cette fécondité qui est explorée à partir d'oeuvres provenant d'époques diverses, du XVIIIe au XXIe siècle, et dans des aires géographiques et culturelles variées, du Congo à la Suède, en passant par l'Espagne, l'Italie et la France. La perspective adoptée est résolument interdisciplinaire, l'obscurité nourrissant à parts égales la littérature, le théâtre, la philosophie, la musique et les arts visuels. L'obscurité, ou plutôt les obscurités, du flou à la tache d'encre, du clair-obscur à la nuit noire. Ainsi se révèlent sa richesse et sa diversité : elle est non seulement une image ou un symbole (celui d'époques troublées, de traumatismes individuels ou collectifs), mais aussi le lieu d'expériences métaphysiques et esthétiques, de révélations paradoxales, d'égarements et de tâtonnements toujours fructueux.
Surréaliste de la seconde génération, poète, écrivain, critique d'art, André Pieyre de Mandiargues (1909-1991) est également l'auteur de pièces de théâtre et traducteur d'Octavio Paz, de Filippo De Pisis et de Mishima. En outre, ses écrits esthétiques réunis dans cinq recueils intitulés Belvédère sont, aujourd'hui encore, particulièrement éclairants sur l'art de son temps. Aussi, l'ouvrage Écrire entre les arts se propose d'analyser sous un angle toujours interdisciplinaire, non seulement l'histoire mais aussi l'actualité et la prospective de l'écriture de Mandiargues. Dès lors, en présentant des études sur l'auteur du Musée noir, d'abord liées à la littérature (de la poésie à la fiction), puis aux arts portés par ses écrits (peinture, sculpture, théâtre, photographie, cinéma), en liaison avec les mouvements et les avant-gardes (surréalisme, Nouveau Roman, néobaroque) comme avec la notion d'"image" des genres littéraires qu'il revisite (conte, érotisme, fantastique), il investit résolument le champ, comparatiste et transesthétique, de la relation entre l'écriture de Mandiargues et les arts.
Le monstre est un motif récurrent et inépuisable des histoires à faire peur. Il est tapi, secret, dans notre quotidien. Malléable, il peut prendre une infinité de formes, et autorise une créativité sans véritable limite. Sa monstruosité peut même consister en ce qu'il n'a pas une forme fixe. Aussi, dès lors qu'on se penche sur la question du monstrueux, s'impose la question des signes qui permettraient de le désigner comme tel, et celle de savoir si ces signes sont identifiables. Telle est la problématique épineuse et troublante de ce livre. Elle perturbe nos représentations, car il est parfois difficile de faire le partage entre le monstrueux et ce qui ne l'est pas. Le monstre fait partie de notre quotidien tout en relevant de l'exception. La monstruosité qu'il manifeste, constante ou intermittente, crée une brèche dans nos représentations en les éloignant des espaces et des repères rassurants. Et c'est ce paradoxe qui la rend signifiante. Différentes disciplines cherchent à circonscrire le monstrueux, en l'enfermant dans des catégories scientifiques, physiques ou morales. Mais il échappe à la saisie. Ce n'est que dans le face à face que peut se manifester nettement la " signature " du monstre. L'objectif du présent ouvrage est d'analyser de quelles manières les différents arts s'emparent de l'altérité monstrueuse pour en penser les signes, et pour pousser ceux-ci vers leurs limites: littérature, sculpture, peinture, cinéma, bande dessinée, séries télévisées, jeux vidéos, installations et performances ont vocation à mettre en scène et à interroger les formes du monstrueux.
Le conte est un monde à arpenter, si possible avec des guides compétents, en tout cas avec l'aide de repères et d'outils assez différents de ceux qui sont opératoires pour des textes littéraires plus canoniques. Car contrairement à ce qui se passe pour d'autres œuvres du patrimoine, les questions de la réécriture et de l'intertextualité, de l'arrangement et de l'adaptation ne se sont jamais véritablement posées en terme de rapport de force pour les contes, perpétuellement repris, déclinés, modulés. Ce livre saisit les contes écrits dans leur historicité et dans leur dimension médiatique. Il est né de l'envie de combler le fossé existant entre des ouvrages savants, érudits sur les contes, qui supposent des connaissances pointues, et de simples ouvrages de vulgarisation ; entre des ouvrages théoriques qui se situent à un niveau de généralité telle que le lecteur risque de perdre de vue les contes dans leur matérialité et dans leur contexte, et des ouvrages pratiques, à visée empirique et appliquée. L'activité créatrice actuelle qui se déploie dans toutes les directions autour de contes de toutes origines ravive notre curiosité pour les conditions d'écriture, de réception, de réemploi, de médiation des contes aux temps de Straparola, de Mme d'Aulnoy, de Rousseau. Pour le dire avec Borges: " Les émotions que suscite la littérature sont peut-être éternelles, mais les moyens doivent constamment varier ne serait-ce que d'une façon infime afin qu'elles ne perdent pas leur vertu. "
Les textes rassemblés dans ce volume réfléchissent à la question de la transmission et de l'héritage, dans la poésie des XIXe, XXe et XXIe siècles, en s'intéressant aux différents phénomènes de contamination, d'hybridation, de traduction, plus que d'intertextualité ou d'études des sources. À partir de Baudelaire, la poésie moderne révèle la présence fantôme du modèle contemporain, antérieur, étranger, ou venu d'un autre art, peinture ou musique. Le discours ambiant est parfois réinvesti avec ironie; des chansons populaires ou des œuvres en langue étrangère sont imbriquées dans le poème. D'autres formes de collages et de citations, de réécritures et de transfigurations émergent, contre des modèles jugés obsolètes, voire contre tout modèle. Par-delà ces variations, en vers et en prose, perdure l'éclectisme de l'inspiration poétique quand l'inspiration n'est plus: comment après le spleen et le renoncement, le poète cherche à se ressourcer dans l'autre pour dépasser l'épuisement et rêver à ce que peut la poésie encore.
Depuis le trouvère Jean Bodel qui vers 1200 différenciait les matières de France, Rome et de Bretagne et dévalorisait la dernière, trop fantaisiste, la matiere apparaît comme l'une des plus anciennes notions de critique littéraire. Sa définition est cependant difficile, tant ses emplois sont divers. À partir d'une interrogation sur l'articulation entre la matière matérielle et la matière littéraire, d'une étude des valeurs de matiere et de ses équivalents en latin tardif et médiéval, en particulier dans les arts poétiques, et d'un sondage de ses équivalents dans d'autres langues, dont l'anglais, le volume s'intéresse à l'ensemble de la littérature médiévale française, des origines au XVe siècle. Les emplois de matiere dans les romans, les chansons de gestes, les fabliaux, les textes allégoriques et hagiographiques sont analysés, et la diversité des poétiques d'auteurs et de genres est mise en évidence. La tripartition de Jean Bodel est discutée, ses enjeux mis en valeur : aussi partielle que partiale, elle ne saurait suffire à donner un état des lieux non seulement de la littérature médiévale, mais même simplement des textes narratifs vers 1200. Renvoyer son œuvre à une matiere autoriserait finalement l'auteur à ce geste risqué qu'est la création : affirmant travailler à partir d'une matiere il ne saurait se prendre pour Dieu, qui crée ex nihilo: il peut donc œuvrer sans risquer le blasphème.
Crime d'État ou violence terroriste, le crime politique, par son caractère transgressif et public, frappe les mémoires individuelles et collectives, dont on admet, au moins depuis Maurice Halbwachs, qu'elles interagissent. La réflexion sur le rapport que le présent entretient avec le passé doit prendre en compte les structures socioculturelles de l'époque présente dans la reconstitution du passé et, réciproquement, considérer les conséquences de la présence consciente du passé dans le présent. La mémoire des crimes politiques se construit souvent sur des omissions sélectives, voire une amnésie collective. Le difficile surgissement de la mémoire peut être lié aux pactes tacites d'oubli après les dictatures et/ou au refoulement traumatique. Mais il arrive que des victimes, des témoins, leurs descendants brisent les tabous et transmettent des récits alternatifs. Comment et à quelle fin les écrivains et les artistes s'emparent-ils alors de ces histoires enfouies pour les diffuser auprès du public? Quels sont à cet égard les ressorts et les modalités de l'évolution des opinions publiques et des politiques mémorielles des États? La confrontation avec le passé oublié ou refoulé apporte-t-elle un apaisement? La mémoire est-elle réparatrice ou est-ce le temps qui guérit les blessures une fois que les conflits à l'origine des crimes ne constituent plus d'enjeux dans un contexte sociopolitique renouvelé? Telles sont les principales questions abordées dans le présent volume où voisinent des contributions basées sur des archives historiques et des articles traitant d'œuvres littéraires ou artistiques. Les analyses portent essentiellement sur la mémoire des crimes perpétrés en Europe au xxe siècle, majoritairement des crimes d'État, mais aussi des violences dites terroristes au sein des démocraties libérales. L'approche se veut interculturelle et diachronique puisque l'espace et le temps parcourus vont de la Confédération germanique après l'échec de la révolution de 1848 à l'Angleterre des années 1990 frappée par l'IRA, en passant par la RDA, l'Italie et l'Allemagne des années de plomb, le Portugal de Salazar, l'Autriche, les pays d'Europe centrale et orientale et la Russie.
Vertu du dénuement, c'est ce concept, en apparence paradoxal, que tente de cerner le présent recueil d'études. En quoi le dépouillement le plus extrême peut-il s'avérer être une force ? Au cœur de cet ouvrage s'instaure un dialogue scientifique fructueux entre diverses disciplines: littérature française mais aussi anglaise, espagnole, philosophie, théologie, histoire – de l'histoire antique à l'histoire contemporaine – ainsi qu'arts plastiques. Toutes ces approches se croisent, sans rien perdre de leur érudition propre, pour questionner la pauvreté en l'envisageant dans ses liens avec l'éthique: la pauvreté est-elle, comme l'affirme une longue tradition chrétienne allant de l'Antiquité au Moyen-Âge une " vertu " ? Ce concept peut-il encore avoir un sens de nos jours ailleurs que dans le vœu de pauvreté du clergé? L'introduction tente de théoriser le problème, son histoire et ses enjeux. Les divers articles conduisent de l'Égypte antique à l'Espagne des Wisigoths ou du Siècle d'Or, en passant par l'Angleterre, le Canada des Hurons et bien sûr la France, à travers ses associations caritatives et sa littérature, de Péguy à Camus. Les communications distinguent le dénuement volontaire, considéré comme vertu, de la pauvreté subie et non choisie, souvent réinterprétée sous l'angle de la valeur morale. Elles soulignent la persistance, dans les associations caritatives contemporaines, d'une ligne de fracture opposant "bons pauvres" et "mauvais pauvres" et cernent l'émergence d'une divergence idéologique entre catholiques et protestants sur cette question, dès le XVIe siècle, divergence perceptible de l'œuvre de Calvin jusqu'à la littérature anglo-saxonne anglicane. Vertu artistique, le dénuement inspire aussi l'esthétique contemporaine, en particulier dans la peinture. Mais cette vertu presque ontologiquement théologique, féconde dans les créations et les pratiques de toutes époques est-elle aussi une vertu philosophique ? C'est à toutes ces questions que tentent de répondre les universitaires qui ont participé au présent volume.
Force est de constater le basculement ou la réversion qui font passer de l'intérieur à l'extérieur et inversement. Jusqu'à quel point le dedans peut-il absorber le dehors en l'intraversant, et le dehors avoir raison du dedans en l'extraversant ? L'intérieur le plus intérieur, est-ce Dieu ou le diable ? Est-ce un principe transcendant à l'homme ou bien l'être humain comme tel ? Et quels rapports l'intérieur entretient-il avec les vicissitudes de l'histoire ? Songeons aux formes dont naissent les "formules", aux matrices où se développe l'embryon, aux chambres noires où se produit l'image, aux a priori culturels qui permettent à un peuple de se former ou aux définitions hétérogènes dont sort une notion. L'intérieur noue assurément des rapports privilégiés avec la création artistique. Et un désir incoercible de dedans nous pousse à créditer d'intérieur des êtres vus à travers un verre éloignant ou à enrichir d'âmes de simples " créatures de pigments ". Mais le sentiment de l'intérieur est aussi un rapport de soi à soi médiatisé par l'imaginaire et les formes symboliques de la culture. Outre l'intérieur intime et essentiel, l'intérieur historiquement constitué et l'intérieur artistique, il s'agit donc de saisir un intérieur "égotiste" en perpétuelle rétroaction. Ce sujet, c'est "le sujet terrible", comme l'écrit Jackie Pigeaud, un sujet auquel on ne saurait refuser son attention sous peine d'oublier le ressort caché du grand art et de toute formation culturelle. Réunis à La Carenne-Lemot comme chaque année depuis vingt ans, des spécialistes reconnus dans chacune de leurs disciplines s'exercent à travailler ensemble sur un même sujet. Leur problème n'est pas d'effacer des cloisons, mais de ménager des passages et de repenser des distributions. (Baldine Saint Girons).
Lumière de l'enfance et œuvre majeure du romantisme allemand, les contes de Grimm font désormais partie du patrimoine mondial de l'Unesco. Traduits dans toutes les langues ou presque, ils bénéficient d'une très large diffusion. Le but de cet ouvrage a donc été d'interroger les aspects les plus marquants de ces reconfigurations et métamorphoses qui font du conte un objet infini, intemporel, absorbant les strates socio-historiques et les cultures qu'il traverse sans se laisser réduire par elles. Depuis les nombreuses réécritures réalisées par les Grimm eux-mêmes jusqu'aux adaptations pour le théâtre, l'opéra, le cinéma, et aux livres illustrés pour la jeunesse ou pour les adultes, les reconfigurations des contes présentent une variété extrême, obligeant la recherche scientifique à décloisonner ses méthodes herméneutiques. On trouvera ainsi dans cet ouvrage des enquêtes concernant la génétique des textes, encore peu étudiée en France pour les Grimm (on commence tout juste à redécouvrir le manuscrit de 1810 et les versions d'avant 1857), ainsi que des travaux croisant l'analyse littéraire et l'histoire de l'art, la psychanalyse et l'anthropologie. Enfin, seront proposées des approches historiques et stylistiques de contes peu connus car échappant au répertoire pour la jeunesse: contes cruels, contes macabres, qui sont autant d'allégories d'une grande complexité, sans doute venues du fond des âges, superbement questionnées et remises à l'honneur, récemment, par de grands illustrateurs.
Michel Tournier oppose souvent deux manières d'appréhender le temps à travers les concepts de "primaire" et de "secondaire", empruntés à la caractérologie. Pour l'auteur, les "primaires" n'éprouvent ni regret ni angoisse de l'avenir et vivent au présent. Les " secondaires ", au contraire, gardent un pied dans le passé et redoutent l'inconnu. Ces deux modes d'appréhension du temps, affirme Tournier, se retrouvent en littérature et se traduisent par des choix esthétiques. C'est à cette vision du temps que s'intéresse la présente étude. Elle montre l'évolution de la percep- tion du temps dans l'œuvre de Tournier, qui apparaît comme un " secondaire " cherchant à se rapprocher d'un idéal " primaire ". Cette évolution s'accompagne notamment de changements génériques: des grands romans mythologiques – Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967), Le Roi des Aulnes (1970), Les Météores (1975) – vers des formes plus brèves – contes et nouvelles (Le Coq de bruyère, 1978; Le Médianoche amoureux, 1989), romans (Gaspard, Melchior et Balthazar, 1980), recueils de textes brefs non-fictionnels (Petites proses, 1986, Célébrations, 1999, Journal extime, 2002). Cette étude met en évidence la configuration du temps propre à ces différents genres à travers une double approche chronologique et esthétique qui souligne l'existence de plusieurs périodes dans l'œuvre de Tournier.