Portée par l'ambitieux projet de " changer la vie ", la brève trajectoire littéraire d'Arthur Rimbaud se solde par un échec, mais elle n'a pas empêché que le poète devienne une véritable icône. Cet essai cherche à saisir les cohérences d'un projet poétique complexe et engage une lecture pragmatique de ses usages contemporains. En plus d'une relecture sociopoétique d'une oeuvre pensée comme une expérience transgressive fondée sur une perspective transformatrice, se noue une réflexion sur les rôles et valeurs attribués à la littérature, à travers l'exploration de reprises variées du cas Rimbaud : il est question, entre autres, de prolongements fictionnels et d'héritages revendiqués (dans la fiction romanesque, mais aussi dans les domaines de la bande dessinée, du rock et du rap), de gestes dévots commis par la critique et par les fans du poète, de marques et de produits dérivés, d'une politique patrimoniale et du courrier qu'on continue à lui adresser au cimetière de Charleville.
Comment " habiter " poétiquement le monde ? Et quel sens donner à notre vie sur terre ? À ces questions, l'écrivain suisse Nicolas Bouvier (1929-1998) apporte ses propres réponses, lui permettant ainsi de vivre pleinement la poésie. La lecture de son oeuvre nous aide à mieux saisir le grain de ce monde. Son écriture, à la fois érotique et musicale, possède une dimension universelle, soulignée par son humanisme, son écoute attentive, son humilité. Pour composer ce livre comme une musique, avec une ouverture, des mouvements et un final, l'auteur a exploré les carnets inédits et l'ensemble de l'oeuvre publiée par Nicolas Bouvier. Il analyse de manière vivante la parole créatrice du poète-musicien qui écrit : " J'ai le sentiment que le monde est fait d'éléments différents – la lumière, les couleurs, une musique qui vient de près ou de loin, une odeur qui monte d'une cuisine, une présence ou une absence, un silence – et que tous ces éléments conspirent pour créer des monades harmoniques. Le monde est constamment polyphonique alors que nous n'en avons, par carence ou paresse, qu'une lecture monodique. "
De quoi parle-t-on lorsqu'on affi rme l'" engagement " de Julio Cortázar (1914-1984) ? Quel écrivain " engagé " Cortázar était-il ? Telles sont les questions à l'origine de ce livre. Pour y répondre, il nous invite à parcourir les itinéraires d'engagement d'un auteur aux prises avec l'Histoire en train d'avoir lieu, afin de comprendre les nombreux questionnements, à la fois politiques et esthétiques, qui l'ont traversé et ont traversé son oeuvre au cours des années 1970. L'expression " Cortázar politique ", employée le plus souvent comme allant de soi, est examinée ici dans le but de repenser l'oeuvre de l'auteur à l'intérieur d'une effervescence culturelle, politique et historique, aussi bien latino-américaine qu'universelle. L'ouvrage cherche à démontrer que les déplacements opérés par l'auteur doivent être compris aussi bien à partir de sa participation aux mouvements d'émancipation latino-américains que dans le cadre d'un changement de paradigme global en devenir. Explorant à la fois l'ouvre de l'auteur et ce monde en mutation, le livre permet ainsi de mieux saisir l'évolution d'un auteur qui écrit et réfléchit son latino-américanisme depuis la France, pays où il habite depuis 1951 et y décède en 1984, après avoir obtenu sa naturalisation en 1981.
Trop souvent réduite à un envers négatif de la clarté et du visible, l'obscurité s'avère remarquablement féconde dans les domaines artistique et littéraire. C'est cette fécondité qui est explorée à partir d'oeuvres provenant d'époques diverses, du XVIIIe au XXIe siècle, et dans des aires géographiques et culturelles variées, du Congo à la Suède, en passant par l'Espagne, l'Italie et la France. La perspective adoptée est résolument interdisciplinaire, l'obscurité nourrissant à parts égales la littérature, le théâtre, la philosophie, la musique et les arts visuels. L'obscurité, ou plutôt les obscurités, du flou à la tache d'encre, du clair-obscur à la nuit noire. Ainsi se révèlent sa richesse et sa diversité : elle est non seulement une image ou un symbole (celui d'époques troublées, de traumatismes individuels ou collectifs), mais aussi le lieu d'expériences métaphysiques et esthétiques, de révélations paradoxales, d'égarements et de tâtonnements toujours fructueux.
Surréaliste de la seconde génération, poète, écrivain, critique d'art, André Pieyre de Mandiargues (1909-1991) est également l'auteur de pièces de théâtre et traducteur d'Octavio Paz, de Filippo De Pisis et de Mishima. En outre, ses écrits esthétiques réunis dans cinq recueils intitulés Belvédère sont, aujourd'hui encore, particulièrement éclairants sur l'art de son temps. Aussi, l'ouvrage Écrire entre les arts se propose d'analyser sous un angle toujours interdisciplinaire, non seulement l'histoire mais aussi l'actualité et la prospective de l'écriture de Mandiargues. Dès lors, en présentant des études sur l'auteur du Musée noir, d'abord liées à la littérature (de la poésie à la fiction), puis aux arts portés par ses écrits (peinture, sculpture, théâtre, photographie, cinéma), en liaison avec les mouvements et les avant-gardes (surréalisme, Nouveau Roman, néobaroque) comme avec la notion d'"image" des genres littéraires qu'il revisite (conte, érotisme, fantastique), il investit résolument le champ, comparatiste et transesthétique, de la relation entre l'écriture de Mandiargues et les arts.
Des Lumières à l'aube de la Grande Guerre, comment s'exprime l'amitié dans les correspondances privées en France et en Angleterre, voire entre ressortissants de ces deux puissances européennes ? Comment les lettres traduisent-elles les possibles évolutions de cette relation affective en une période de profondes mutations où se reconfigurent les modèles de sociabilité ? Cet ouvrage se propose d'éclairer l'amitié à la lumière de la forme de sociabilité codifiée, mais flexible, que constitue l'échange épistolaire. Il s'intéresse à différents types d'amitiés épistolaires à l'ère où, en France comme au Royaume-Uni, la valorisation de la vie privée s'accompagne d'une conscience nouvelle de l'individu. Aux XVIIIe et XIXe siècles, la correspondance amicale est en effet une des pratiques privilégiées de l'intime. Mais, chargée de suppléer à l'absence et d'inscrire la relation dans la durée, la lettre constitue le support fragile d'une amitié jamais acquise. En cette période de multiples bouleversements sociohistoriques, les correspondances peuvent toutefois avoir raison des mobilités individuelles, des idéologies, des tensions et des frontières. Avant que ne s'imposent d'autres modes de communication, elles constituent un matériau privilégié pour appréhender une relation interpersonnelle élective susceptible de se muer en sentiment amoureux, de s'épuiser, voire de se retourner en inimitié.
Depuis les romans oulipiens d'Italo Calvino jusqu'aux hypertextes de fiction se joue une redéfinition de l'enchâssement narratif, porteuse d'une certaine vision du romanesque célébrant le plaisir de l'immersion et de l'abondance narrative. Cet ouvrage vise, à partir d'un corpus contemporain, à caractériser cette redéfinition et ses effets : la multiplication des récits désigne alors des romans qui s'emparent du principe de l'insertion narrative pour mieux intriguer le lecteur, à partir d'une immersion renouvelée, à la fois dans l'univers fictionnel et dans le dispositif textuel. Croisant approche narratologique et analyse de la réception, le livre interroge ce qui se joue pour le lecteur confronté au paradoxe stimulant d'un roman qui intrigue parce qu'il embrouille, qui passionne parce qu'il semble sur le point de se défaire dans ses mains sous l'assaut des récits. Comment analyser la réception passionnée du lecteur face à des oeuvres parfois monstrueuses, courant le risque du désordre, de la perte et de l'illisible ? Ainsi suit-on à la trace le lecteur intrigué, protagoniste de cette étude et arpenteur des espaces fictionnels et textuels ouverts par la multiplication des récits, à travers sa progression dans des romans qui placent au coeur de leurs enjeux la question du dispositif narratif et la joie du romanesque.
Le monstre est un motif récurrent et inépuisable des histoires à faire peur. Il est tapi, secret, dans notre quotidien. Malléable, il peut prendre une infinité de formes, et autorise une créativité sans véritable limite. Sa monstruosité peut même consister en ce qu'il n'a pas une forme fixe. Aussi, dès lors qu'on se penche sur la question du monstrueux, s'impose la question des signes qui permettraient de le désigner comme tel, et celle de savoir si ces signes sont identifiables. Telle est la problématique épineuse et troublante de ce livre. Elle perturbe nos représentations, car il est parfois difficile de faire le partage entre le monstrueux et ce qui ne l'est pas. Le monstre fait partie de notre quotidien tout en relevant de l'exception. La monstruosité qu'il manifeste, constante ou intermittente, crée une brèche dans nos représentations en les éloignant des espaces et des repères rassurants. Et c'est ce paradoxe qui la rend signifiante. Différentes disciplines cherchent à circonscrire le monstrueux, en l'enfermant dans des catégories scientifiques, physiques ou morales. Mais il échappe à la saisie. Ce n'est que dans le face à face que peut se manifester nettement la " signature " du monstre. L'objectif du présent ouvrage est d'analyser de quelles manières les différents arts s'emparent de l'altérité monstrueuse pour en penser les signes, et pour pousser ceux-ci vers leurs limites: littérature, sculpture, peinture, cinéma, bande dessinée, séries télévisées, jeux vidéos, installations et performances ont vocation à mettre en scène et à interroger les formes du monstrueux.
Le conte est un monde à arpenter, si possible avec des guides compétents, en tout cas avec l'aide de repères et d'outils assez différents de ceux qui sont opératoires pour des textes littéraires plus canoniques. Car contrairement à ce qui se passe pour d'autres œuvres du patrimoine, les questions de la réécriture et de l'intertextualité, de l'arrangement et de l'adaptation ne se sont jamais véritablement posées en terme de rapport de force pour les contes, perpétuellement repris, déclinés, modulés. Ce livre saisit les contes écrits dans leur historicité et dans leur dimension médiatique. Il est né de l'envie de combler le fossé existant entre des ouvrages savants, érudits sur les contes, qui supposent des connaissances pointues, et de simples ouvrages de vulgarisation ; entre des ouvrages théoriques qui se situent à un niveau de généralité telle que le lecteur risque de perdre de vue les contes dans leur matérialité et dans leur contexte, et des ouvrages pratiques, à visée empirique et appliquée. L'activité créatrice actuelle qui se déploie dans toutes les directions autour de contes de toutes origines ravive notre curiosité pour les conditions d'écriture, de réception, de réemploi, de médiation des contes aux temps de Straparola, de Mme d'Aulnoy, de Rousseau. Pour le dire avec Borges: " Les émotions que suscite la littérature sont peut-être éternelles, mais les moyens doivent constamment varier ne serait-ce que d'une façon infime afin qu'elles ne perdent pas leur vertu. "
Les textes rassemblés dans ce volume réfléchissent à la question de la transmission et de l'héritage, dans la poésie des XIXe, XXe et XXIe siècles, en s'intéressant aux différents phénomènes de contamination, d'hybridation, de traduction, plus que d'intertextualité ou d'études des sources. À partir de Baudelaire, la poésie moderne révèle la présence fantôme du modèle contemporain, antérieur, étranger, ou venu d'un autre art, peinture ou musique. Le discours ambiant est parfois réinvesti avec ironie; des chansons populaires ou des œuvres en langue étrangère sont imbriquées dans le poème. D'autres formes de collages et de citations, de réécritures et de transfigurations émergent, contre des modèles jugés obsolètes, voire contre tout modèle. Par-delà ces variations, en vers et en prose, perdure l'éclectisme de l'inspiration poétique quand l'inspiration n'est plus: comment après le spleen et le renoncement, le poète cherche à se ressourcer dans l'autre pour dépasser l'épuisement et rêver à ce que peut la poésie encore.
Depuis le trouvère Jean Bodel qui vers 1200 différenciait les matières de France, Rome et de Bretagne et dévalorisait la dernière, trop fantaisiste, la matiere apparaît comme l'une des plus anciennes notions de critique littéraire. Sa définition est cependant difficile, tant ses emplois sont divers. À partir d'une interrogation sur l'articulation entre la matière matérielle et la matière littéraire, d'une étude des valeurs de matiere et de ses équivalents en latin tardif et médiéval, en particulier dans les arts poétiques, et d'un sondage de ses équivalents dans d'autres langues, dont l'anglais, le volume s'intéresse à l'ensemble de la littérature médiévale française, des origines au XVe siècle. Les emplois de matiere dans les romans, les chansons de gestes, les fabliaux, les textes allégoriques et hagiographiques sont analysés, et la diversité des poétiques d'auteurs et de genres est mise en évidence. La tripartition de Jean Bodel est discutée, ses enjeux mis en valeur : aussi partielle que partiale, elle ne saurait suffire à donner un état des lieux non seulement de la littérature médiévale, mais même simplement des textes narratifs vers 1200. Renvoyer son œuvre à une matiere autoriserait finalement l'auteur à ce geste risqué qu'est la création : affirmant travailler à partir d'une matiere il ne saurait se prendre pour Dieu, qui crée ex nihilo: il peut donc œuvrer sans risquer le blasphème.
Crime d'État ou violence terroriste, le crime politique, par son caractère transgressif et public, frappe les mémoires individuelles et collectives, dont on admet, au moins depuis Maurice Halbwachs, qu'elles interagissent. La réflexion sur le rapport que le présent entretient avec le passé doit prendre en compte les structures socioculturelles de l'époque présente dans la reconstitution du passé et, réciproquement, considérer les conséquences de la présence consciente du passé dans le présent. La mémoire des crimes politiques se construit souvent sur des omissions sélectives, voire une amnésie collective. Le difficile surgissement de la mémoire peut être lié aux pactes tacites d'oubli après les dictatures et/ou au refoulement traumatique. Mais il arrive que des victimes, des témoins, leurs descendants brisent les tabous et transmettent des récits alternatifs. Comment et à quelle fin les écrivains et les artistes s'emparent-ils alors de ces histoires enfouies pour les diffuser auprès du public? Quels sont à cet égard les ressorts et les modalités de l'évolution des opinions publiques et des politiques mémorielles des États? La confrontation avec le passé oublié ou refoulé apporte-t-elle un apaisement? La mémoire est-elle réparatrice ou est-ce le temps qui guérit les blessures une fois que les conflits à l'origine des crimes ne constituent plus d'enjeux dans un contexte sociopolitique renouvelé? Telles sont les principales questions abordées dans le présent volume où voisinent des contributions basées sur des archives historiques et des articles traitant d'œuvres littéraires ou artistiques. Les analyses portent essentiellement sur la mémoire des crimes perpétrés en Europe au xxe siècle, majoritairement des crimes d'État, mais aussi des violences dites terroristes au sein des démocraties libérales. L'approche se veut interculturelle et diachronique puisque l'espace et le temps parcourus vont de la Confédération germanique après l'échec de la révolution de 1848 à l'Angleterre des années 1990 frappée par l'IRA, en passant par la RDA, l'Italie et l'Allemagne des années de plomb, le Portugal de Salazar, l'Autriche, les pays d'Europe centrale et orientale et la Russie.