Les Âmes fortes occupe une position singulière dans l'œuvre de Jean Giono. Encore plus qu'avec Un roi sans divertissement qui avait pourtant beaucoup déconcerté en 1947 et de façon plus subtile que dans Noé (1948) où les multiples récits sont ouvertement présentés comme des développements imaginaires, cette troisième Chronique déroute par sa complexité. Ce récit d'une vie à deux voix pour le moins équivoques, notamment celle de l'intéressée, Thérèse, est un agencement de versions résolument antinomiques et qui pourtant s'ajustent pour dessiner peu à peu le plus grinçant des portraits de l'espèce humaine. Avant les expériences du Nouveau Roman, l'auteur semble s'y complaire à éprouver le lecteur dans son désir d'adhésion à un texte contradictoire et d'identification à des personnages à l'identité éclatée. À la " vérité plurielle " de ce récit est consacrée une lecture plurielle offrant des angles d'approche multiples, de nombreux repères contextuels et intertextuels, variant les échelles et les méthodes entre étude de réception, histoire littéraire, stylistique, critiques génétique, thématique et générique.
" Mémoires d'une âme ", Les Contemplations sont lentement élaborées, à partir des années 1840, entre deux périodes de crise, biographique, politique et poétique. Hugo y figure une série de deuils, deuil de sa fille Léopoldine, mais également deuils de certains idéaux politiques, de son statut social et de son ancien éthos poétique. Réinventant le templum latin, cet espace sacré que les augures délimitaient dans le ciel et sur terre pour y observer les présages, le poète organise le recueil autour d'une ligne de points symbolique, dans laquelle le noir de l'encre fait apparaître par contraste le blanc de l'indicible et de l'invisible. Cette ligne de démarcation qui se répercute à l'infini dans l'un et dans l'autre sens d'un lieu bipartite, autrefois et aujourd'hui, ici et là-bas, en bas et en haut, dessine un espace lyrique dans lequel le sujet ne coïncide jamais avec lui-même pour mieux permettre au recueil de se déplier et de se replier dans l'interprétation.
La vie mondaine a une importance exceptionnelle au XVIIe siècle. Art de plaire et galanterie y déploient leurs trompeuses stratégies, alors que l'être, privé des engagements exaltants qui faisaient sa force dans les années 1630, cherche compensation dans le paraître. Ce livre analyse cette société et rappelle les débats sur l'amour de soi-même, l'honnêteté, la complaisance et la sincérité. Puis il présente Le Misanthrope, une pièce qui est une dénonciation de cette vie mondaine et de ses fausses valeurs d'échange, mais aussi la plus sérieuse des œuvres de Molière, et la plus complexe, la plus ambiguë. Cela justifie les analyses sociologiques, psychologiques, philosophiques et littéraires auxquelles on se borne habituellement. Mais cet ouvrage part de l'hypothèse que cette pièce, œuvre d'un dramaturge et d'un acteur, est explicable en partie par les besoins de la scène et du jeu théâtral. Il analyse la composition stratégique d'une intrigue présentée à l'endroit après avoir été composée à l'envers, et il étudie précisément le déroulement du premier acte, puis la logique et les paradoxes dramatiques du dénouement. Il insiste sur le fait que les rôles déterminent les caractères, et tâche de distinguer pour chaque personnage ce qui s'explique par la psychologie de ce qui relève de la dramaturgie et du jeu théâtral. Cela conduit notamment à montrer que Philinte assume deux rôles nettement différents, et à faire de nouvelles hypothèses sur celui d'Alceste.
Du mouvement et de l'immobilité de Douve est un recueil de poésies d'Yves Bonnefoy publié en 1953. Il contient cinq parties: Théâtre, Derniers gestes, Douve parle, L'orangerie et Vrai lieu. Des textes très courts, parfois sans titre, alternent avec des poèmes en plusieurs parties. Le poète chante la mort mais aussi la permanence et le retour de la vie à travers un personnage nommé Douve. Être multiple, Douve est humaine, animale, minérale, c'est même une " lande résineuse endormie près de moi ". Yves Bonnefoy s'inspire encore des techniques surréalistes qu'il met en oeuvre non pour s'éloigner de la réalité mais au contraire pour se rapprocher de la nature sous toutes ses formes, dans une quête du " vrai lieu " qui clôt le recueil. L'ouvrage propose un véritable outil de travail et de synthèse aux étudiants préparant les concours d'accès à l'enseignement, ainsi qu'aux formateurs.
Par une nuit d'hiver, deux adolescents, Miette et Silvère, se donnent clandestinement rendez-vous dans la campagne de Plassans. Le garçon, républicain exalté, part au combat et entraîne son amie dans un périple tragique, celui de la révolte paysanne qui s'élève contre le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte. À l'intérieur de la ville, un couple de petits commerçants avides de richesse et de reconnaissance, les Rougon, intrigue afin de tirer parti des événements politiques pour conquérir le pouvoir local quel qu'en soit le prix… y compris le sacrifice d'un des siens. À la fois idylle amoureuse, épopée tragique et satire politique dupliquant le coup d'État dans une ville de province, La Fortune des Rougon, premier volume de la série des Rougon-Macquart, est le socle sanglant sur lequel l'écrivain naturaliste installe sa fresque de " l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire ". L'ouvrage propose aux candidats un parcours des problématiques essentielles permettant de rendre compte de cette oeuvre. Il fait le choix de mettre l'accent sur des réflexions partant de passages, d'exemples ou de points de construction précis du roman.
Avec Le Barbier de Séville, Le Mariage de Figaro et La Mère coupable, Beaumarchais offre au public une véritable saga familiale en imaginant à plusieurs moments cruciaux la destinée des Almaviva. Mais si le comte Almaviva donne le ton à la maisonnée par ses sautes d'humeur amoureuses, le valet Figaro ne s'en laisse pas compter, au point de tenir tête au maître, voire à se jouer complètement de lui, avec l'aide de l'intrigante Suzanne. La solidarité de Figaro et d'Almaviva joue, certes, à plein dans Le Barbier de Séville, mais elle est mise à l'épreuve dans Le Mariage de Figaro, avant d'en sortir renforcée à l'issue de La Mère coupable. Le volume Lectures de Beaumarchais a pour ambition d'offrir aux candidats aux concours, en particulier à l'Agrégation, des clés essentiels pour comprendre ce classique du théâtre du XVIIIe siècle par un croisement des approches (dramaturgique, stylistique, historique, etc.), mais il vise aussi à faire un état présent des connaissances sur Beaumarchais et, surtout, à dessiner de nouvelles perspectives d'étude. Par la variété des travaux réunis dans le volume Lectures de Beaumarchais, le lecteur est invité à porter un regard neuf sur une trilogie tout sauf " classique ".
La Princesse de Clèves est un chef-d'oeuvre par la profondeur de l'analyse psychologique et par la distinction du style. Mais aussi par une riche ambiguïté, probablement intentionnelle, qui sollicite à tout moment la réflexion des lecteurs. Comment se fait-il qu'une femme très vertueuse ne réussisse pas à aimer un mari très estimable, ni à se défaire de son attirance pour un séducteur qu'elle n'estime pas? Quelles sont les motivations et l'opportunité de l'aveu au mari, puis du refus d'épouser l'amant? La Princesse de Montpensier et La Comtesse de Tende, également attribuées à Madame de Lafayette, sont aussi des nouvelles d'une qualité exceptionnelle. Et le roman Zayde se lit avec intérêt à condition d'accepter ce modèle romanesque et les codes dont il relève. Le présent ouvrage fait la synthèse des études antérieures, et propose de nouvelles hypothèses: notamment sur les conditionnements sociaux, culturels et idéologiques qui ont influencé ces oeuvres, sur leur langue et leur style, sur le célèbre aveu où la coupable fait surtout son propre éloge, sur la relation entre les paradoxes de l'intrigue, souvent peu vraisemblables, et les vérités affectives qui en résultent. Et enfin sur l'attribution de ces oeuvres: Madame de Lafayette n'en est certainement pas l'unique auteur, et l'on soutient ici que La Comtesse de Tende est postérieure à son époque.
Publié en 1951, Mémoires d'Hadrien marque l'émergence d'une figure majeure de la scène culturelle contemporaine, Marguerite Yourcenar. Tout à la fois roman, lettre, récit de soi, essai, le dispositif conçu par Marguerite Yourcenar permet d'expérimenter un rapport singulier à l'Histoire. Sur fond d'Antiquité romaine, de guerre et de paix, mais aussi de passion amoureuse, les données érudites sont travaillées par une méditation dont le temps, le devenir des sociétés et le principe de civilisation constituent les enjeux principaux. Il s'en dégage une dimension humaniste qui, loin d'exalter l'espèce humaine au détriment du monde, ouvre à la pleine conscience de notre altérité. Les livres des poètes et des philosophes en sont les médiateurs, tout comme la coprésence au monde de l'humain et de l'animal. La diversité substantielle du roman ainsi étudiée est située à l'intérieur de l'œuvre, avec laquelle elle entre en résonance : Carnets de notes des " Mémoires d'Hadrien ", mémoires et correspondance de l'auteure. L'analyse d'une page retranchée de la version finale du roman, mais archivée, permet par ailleurs d'entrer dans l'atelier noir de l'auteure, au plus près du processus de la création romanesque.
Le Spleen de Paris a trop longtemps vécu dans l'ombre des Fleurs du Mal . Entre Gaspard de la Nuit et Les Illuminations , cet ensemble de " petits poèmes en prose " soulève des problèmes aigus d'édition, d'interprétation et de mise en contexte générique. Comment lire une œuvre dont le titre est discuté, dont l'édition reste problématique et qui est tantôt considérée comme un amas de fragments, tantôt comme un recueil avec une " architecture secrète "? Comment réagir lorsqu'on ne sait pas vraiment qui parle ? Pour les uns, c'est Baudelaire, pour les autres, le sujet-énonciateur varie d'un poème à l'autre dans un brouillard polyphonique... Le présent ouvrage s'engage dans des débats philologiques, génériques, éthiques et herméneutiques suscités par Le Spleen de Paris , dans un esprit d'ouverture et, le cas échéant, de contradiction.
Connu surtout comme poète et homme de théâtre, Tristan L'Hermite (1601-1655) est l'auteur d'un unique roman, Le Page disgracié, publié en 1643. Longtemps marqué par une lecture autobiographique qui identifie le " je " narrateur et héros du récit à la personne même de Tristan, le roman soulève de nombreuses questions quant à son sens et à ses enjeux. Les études ici réunies en renouvellent l'interprétation autour de trois lignes de force. La première est celle de l'identité du page, qui est interrogée dans une dynamique de l'invention de soi effectuée au fil des aventures du héros et des épisodes du livre, mais encore dans son rapport à la condition de noble. On s'intéresse aussi à mieux comprendre le sens de l'itinéraire du héros, comme apprentissage, sans doute inabouti, dans un questionnement qui croise une analyse de la composition ou du tempo du livre et de son exemplarité problématique. Enfin, ces études mettent en évidence ce qui constitue la grande originalité du récit, la passion pour les livres, la fiction et l'écriture qui caractérise le héros, dont les récits de lecture, de récitation et de réinvention au gré de ses besoins ou des attentes de ses destinataires occupent une bonne partie du texte – tout en amenant à faire retour sur la question du rapport du " je " à Tristan, et du sens de l'écriture et de la publication de ce roman à ce point de sa vie et de sa carrière.
Capitale de la Douleur est sans doute le premier volume important de Paul Éluard, et l'un des livres de poésie les plus lus au vingtième siècle (quatrième vente de la collection Poésie/ Gallimard). il a donc joué un rôle important dans la constitution de la sensibilité poétique au siècle dernier, et influencé nombre de poètes contemporains. Pourtant il n'est pas aisé à lire. Construction déroutante, images souvent " évidentes " mais cependant " inexplicables ". Elles imposent leur originalité à un lecteur toujours séduit par ce jeu de la transparence et de l'opacité. Embarqué dans une écriture à nulle autre pareille, qui allie la beauté à la simplicité, il est confronté à l'énigme aussi bien qu'au mystère d'une création où les deux maîtres-mots de l'œuvre éluardienne semblent en crise: l'amour et la poésie. C'est à cette crise mise en " œuvre ", à cette dialectique de l'espoir et du désespoir, que Capitale de la Douleur doit son pouvoir enchanteur. Et laisser alors la parole à son ami Breton: " plus encore que le choix que Paul Eluard impose à tous et qui est celui, merveilleux, des mots qu'il assemble, dans l'ordre où il les assemble – choix qui s'exerce d'ailleurs à travers lui et non, à proprement parler, qu'il exerce – je m'en voudrais, moi, son ami, de ne pas louer seulement et sans mesure en lui les vastes, les singuliers, les brusques, les profonds, les splendides, les déchirants mouvements du cœur. "
L'œuvre tragique dÉtienne Jodelle (1532-1573) est à la fois célèbre et méconnue. Célèbre, parce qu'on se souvient qu'il est l'auteur de Cléopâtre captive, la première tragédie à l'antique, en cinq actes et en vers, écrite en français; méconnue parce que cette pièce fondatrice n'est guère étudiée, et moins encore Didon se sacrifiant, deuxième et dernière tragédie connue du poète. L'inscription de cette seconde pièce au programme de l'agrégation est donc l'occasion d'analyser en détail un véritable chef-d'œuvre négligé, et du même coup de jeter un regard renouvelé sur l'histoire d'un genre, la tragédie française, qu'on ne considère généralement que dans les formes qu'il a reçues au XVIIe siècle. Pourquoi représenter l'histoire de Didon au milieu des années 1550? Pourquoi glorifier ainsi la fureur et la parole passionnée d'une femme sacrifiée à la raison d'État romaine? Pourquoi ce constat amer que " bien souvent l'amour à la mort nous marie "? À ces questions qui engagent l'interprétation du sujet de la pièce s'en ajouteront d'autres, de deux ordres: il s'agit d'une part de rendre compte de l'écriture de Jodelle, cette rhétorique âpre et tendue qui compte parmi les plus singulières du XVIe siècle, et d'autre part d'interroger de manière renouvelée la dramaturgie à l'œuvre dans cette tragédie.