Consensus et conflit dans la société contemporaine
On parle de plus en plus souvent d'une " division de la société ". Dans la perception quotidienne de nombreuses personnes également, des camps de plus en plus irréconciliables s'opposent. Aussi plausibles qu'ils puissent paraître, ces diagnostics soulèvent néanmoins des questions : dans quelle mesure les opinions de la population divergent-elles réellement ? Et la société est-elle aujourd'hui vraiment plus divisée qu'à l'époque des manifestations étudiantes ou au début des années 1990 ?
D'autant plus qu'une division peut aussi être provoquée par les discours, il est nécessaire d'y voir plus clair. Steffen Mau, Thomas Lux et Linus Westheuser cartographient minutieusement les opinions dans quatre domaines d'inégalité : pauvreté et richesse ; migration ; diversité et genre ; protection du climat. Sur de nombreuses questions importantes, selon ce constat surprenant, il règne un certain consensus. Cependant, dès que certains points sensibles sont abordés, le débat s'envenime soudainement : l'égalité, oui, mais pas de " langage inclusif " ! La protection de l'environnement, oui, mais qui en supporte les coûts ? Une analyse à 360 degrés des conflits autour des inégalités anciennes et nouvelles, qui offre une base de discussion indispensable et démystifie de nombreux mythes.
L'ouvrage pose ainsi la question de la polarisation des opinions et des positions des individus, face à la redéfinition des normes d'égalité et cherche à mettre à l'épreuve la thèse de la polarisation des opinions, diffusée notamment dans les médias, en analysant différents types de conflits qui portent sur la construction d'un rapport d'égalité ou d'inégalité entre les groupes sociaux et les individus.
L'Institut de recherche sociale des origines à l'École de Francfort
Café Marx : c'est ainsi que, avec désinvolture, amis comme adversaires surnommaient l'Institut de recherche sociale. Et, en effet, les débuts de la Théorie critique et de l'École de Francfort trouvent leur origine dans une réflexion sur le marxisme. S'appuyant sur un large éventail de sources, Philipp Lenhard détaille l'histoire des personnes, des réseaux, des idées et des lieux qui ont marqué l'Institut et qui, à leur tour, ont été façonnés par lui. On comprend ainsi clairement pourquoi l'École de Francfort a marqué comme nulle autre les grands débats intellectuels du XXe siècle.
Dès ses débuts, l'Institut de recherche sociale, inauguré en 1924, était un établissement hors du commun. Ses racines remontent aux tranchées de la Première Guerre mondiale et aux barricades de la révolution. Felix Weil, fils d'un entrepreneur communiste, a permis la création d'un institut de recherche novateur qui a attiré ouvriers et étudiants, politiciens et artistes, scientifiques et intellectuels. Il est également remarquable que l'Institut ait pu poursuivre ses travaux après 1933, malgré la fermeture, la persécution et l'exil. Philipp Lenhard retrace la genèse de la Théorie critique au sein de l'émigration américaine et met en lumière son évolution vers l'École de Francfort au début de la République fédérale d'Allemagne. De manière concise, vivante et riche en révélations surprenantes, cet ouvrage décrit le contexte historique dans lequel Horkheimer, Adorno, Marcuse, Benjamin et bien d'autres sont devenus des penseurs majeurs du XXe siècle.
L'histoire se déroule dans le temps. Mais comment ? Sous forme de progrès, dans une trajectoire ascendante ? Ou sous forme de cycle, avec des schémas et des rythmes temporels similaires qui se répètent à l'infini ? S'éloignant de ces modèles historiques établis de longue date, l'historien et théoricien allemand Reinhart Koselleck a suggéré une autre possibilité. Ce n'est pas l'histoire qui se répète, mais les conditions d'histoires possibles. Ce n'est que lorsque nous savons ce qui se répète que nous pouvons reconnaître ce qui est nouveau et surprenant : une rupture dans le temps.
Tout au long de son œuvre, Koselleck a esquissé les contours en constante évolution de sa théorie de l'histoire en réponse aux expériences catastrophiques du temps au XXe siècle. S'appuyant sur une multitude de documents d'archives jusqu'alors inaccessibles, Stefan-Ludwig Hoffmann reconstitue la biographie intellectuelle de Koselleck et analyse sa quête d'une théorie de l'histoire, son Historik.
L'institut berlinois de science sexuelle (1919-1933)
Fondé en 1919 par Magnus Hirschfeld (1868-1935), l'Institut berlinois de science sexuelle était sans équivalent. À la fois centre de recherche, de soins, d'enseignement et de sensibilisation, il rassemblait médecins, juristes, psychologues, militants et personnes concernées autour d'un projet commun : explorer la diversité des sexualités et défendre celles et ceux marginalisés en raison de leur orientation ou de leur identité.
Au-delà de sa vocation scientifique, l'Institut constituait aussi un refuge : un espace de protection et de reconnaissance, où se nouaient des solidarités inédites et s'expérimentaient de nouvelles formes de vie. Symbole d'une société plus libre et plus juste, il s'imposa comme le laboratoire d'une modernité sexuelle et sociale durant la république de Weimar – avant d'être détruit par les nazis en 1933.
Rainer Herrn retrace avec rigueur et sensibilité l'histoire intellectuelle, médicale et politique de cette aventure collective, en présentant la diversité de ses acteurs, ses débats, ses réseaux et ses contradicteurs. L'important héritage scientifique et social de ce travail pionnier du début du xxe siècle éclaire aujourd'hui encore les luttes pour l'émancipation.
Prenant comme point de départ la polémique autour de l'historien camerounais Achille Mbembe en Allemagne en 2020, Natan Sznaider met en perspective, sous l'angle de la sociologie de la connaissance, deux récits moraux qui semblent s'exclure mutuellement. Quel événement, de l'Holocauste ou du colonialisme, constitue l'archétype des plus grands crimes de l'histoire de l'humanité ? Les mémoires européenne et non européenne semblent irréconciliables sur ce point, chaque partie revendiquant de tirer les leçons d'une histoire cruelle, et donc de se trouver du bon côté de l'Histoire. Le débat ne peut-il donc qu'être unilatéral ?En revenant sur les penseurs qui ont marqué la réflexion sur cette question jusqu'à aujourd'hui, comme Claude Lanzmann, Frantz Fanon, Hannah Arendt et Edward Said, l'auteur entreprend de faire émerger la possibilité d'une troisième voie, au-delà de la dichotomie entre l'universalisme et le particularisme. Une voie où universaliser n'est pas relativiser les expériences particulières
Andreas Reckwitz et Hartmut Rosa, deux sociologues majeurs, proposent une étude approfondie sur la crise actuelle de la société moderne tardive et sur le rôle crucial que peut jouer la théorie sociale dans la compréhension et la résolution des défis contemporains. L'ouvrage, où chaque auteur développe ses propres analyses et qui se conclut par un entretien croisé permettant de confronter leurs positions, souligne l'importance de la réflexion théorique pour redéfinir les objectifs culturels et sociaux, afin de bâtir une société plus durable et plus équilibrée.Andreas Reckwitz se concentre sur les transformations sociales et culturelles qui ont mené à une société de plus en plus fragmentée et incertaine. Il décrit comment le passage d'une société industrielle à une société de la connaissance a intensifié les inégalités sociales et la polarisation. Le phénomène de singularisation, où les individus cherchent à se distinguer, conduit à une compétition accrue et à un sentiment de surcharge. Ces dynamiques créent un climat d'incertitude et d'anxiété, déstabilisant les structures sociales.Hartmut Rosa développe sa théorie de l'accélération sociale. Il soutient que la recherche incessante d'efficacité, d'innovation et de croissance entraîne une accélération des rythmes de vie, engendrant une forme profonde d'aliénation. Les individus ressentent de plus en plus une perte de contrôle sur leur existence. Rosa montre comment ces processus affectent non seulement le bien-être personnel, mais aussi la cohésion sociale et les fondements démocratiques.
Au cours de la Seconde Guerre mondiale, 1,3 millions de prisonniers français se retrouvent sur le territoire du Reich. Gwendoline Cicottini aborde l'histoire peu connue des " relations interdites " entre ces prisonniers de guerre français et des civiles allemandes. Dès 1939, de tels contacts sont proscrits par le décret du Verbotener Umgang mit Kriegsgefangenen, pour des raisons de sécurité militaire et au nom de l'idéologie raciale nationale-socialiste. Cet ouvrage montre l'écart entre la norme et les pratiques individuelles, reflétant la difficulté de contrôler la population civile en période de conflit. Grâce à un corpus conséquent de dossiers judiciaires, mais aussi des entretiens qui redonnent la parole aux acteurs de cette histoire passée sous silence, l'historienne retrace ces relations, depuis les conditions de la rencontre amoureuse jusqu'au devenir des " enfants de la guerre ".Au croisement de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, de la micro-histoire, du genre et du droit, son étude permet de mieux comprendre le fonctionnement de l'appareil judiciaire nazi et la situation des captifs français, mais aussi le quotidien d'une société civile en guerre marquée par de profondes mutations, le rôle de la sexualité et la fonction dévolue au corps des femmes. Elle contribue à aborder la guerre autrement, par le biais d'une histoire de l'intime, du sentiment et de la sexualité, et montre que ces relations interdites ont contribué à l'écriture d'une autre histoire des rapports franco-allemands qui contourne la volonté de l'État de contrôler les relations sociales et les corps de ses sujets.
Il y a quelques années encore, le progrès social était tenu pour acquis dans l'opinion publique occidentale. Le triomphe mondial de la démocratie et de l'économie de marché semblait inéluctable; partout, la libéralisation et l'émancipation, la société du savoir et la diversité des modes de vie semblaient s'imposer. Des évènements récents comme le Brexit ou l'élection de Donald Trump nous ont douloureusement montré qu'il ne s'agissait que d'illusions. C'est seulement maintenant que l'on mesure l'ampleur du changement structurel qu'a connu la société. La modernité industrielle a cédé la place à une modernité tardive marquée par de nouvelles polarisations et de nouveaux paradoxes, et où progrès et malaise se côtoient de près.Dans une série d'essais, Andreas Reckwitz analyse cette transformation dans la culture, la politique, l'économie, le monde du travail ou encore l'éducation en s'appuyant sur de nombreuses études de sciences sociales. Il déploie ainsi une théorie inédite et lucide de la modernité qui s'inscrit dans le prolongement de son précédent ouvrage La société des singularités traduit en 2021, et qui révèle les principaux paradigmes du monde contemporain: la nouvelle société de classes, les caractéristiques d'une économie postindustrielle, le conflit autour de la culture et l'identité, l'épuisement qu'entraîne l'impératif de la réalisation de soi et la crise du libéralisme.
La mondialisation est souvent associée à l'effacement des frontières entre les États et à la liberté de circuler. En étudiant les évolutions récentes des frontières, Steffen Mau montre que loin de disparaître, elles se sont transformées au XXIe siècle en machines de tri.Avec l'aide de la numérisation et des nouvelles technologies de contrôle, elles se muent en smart borders, chargées de distinguer les voyageurs souhaités de ceux qui sont jugés indésirables. Ainsi, seuls quelques privilégiés bénéficient d'une liberté de circulation mondiale, tandis que pour le reste de la population, les frontières restent fermées.En s'appuyant sur des exemples précis, le sociologue analyse ici les formes, les fonctions et les symboliques de ces nouvelles frontières. À rebours de l'image répandue d'un monde contemporain entièrement ouvert, il met en évidence la façon dont elles établissent des inégalités face à la mobilité.Cet ouvrage propose une approche critique, rigoureuse et inédite du rôle des frontières dans le monde d'aujourd'hui. Steffen Mau y déploie sa réflexion dans une langue claire et accessible, et invite les lecteurs à se pencher sur les frontières modernes en remettant en question certains à priori.
Pour l'histoire intellectuelle Helmuth Plessner est une des personnalités les plus intéressantes du xxe siècle. Co-fondateur de l'anthropologie philosophique, sa carrière fut brisée par les nazis qui le révoquèrent dès 1933 sous le prétexte qu'il était " demi-juif ". Il enseigna jusqu'en 1943 à Groningue où il fut une deuxième fois interdit d'enseignement par l'occupant allemand. Après la guerre il accepta en 1951 une chaire à Göttingen, où il commença une seconde carrière qui le fit connaître comme sociologue.Sa pensée rencontre un écho de plus en plus grand dans les sciences sociales et les Cultural studies.L'ouvrage intitulé en allemand " Nachgeholtes Leben " (Vie rattrapée) est un travail d'historien: il repose sur l'exploitation de toutes les archives accessibles (pas moins d'une vingtaine) et contribue, à travers la biographie de Plessner, à l'histoire intellectuelle de l'Allemagne, de la république de Weimar à la république de Bonn.Cet ouvrage a été récompensé par le prix Hedwig-Hintze de l'Union des Historiens Allemands, il en est déjà à son deuxième tirage en allemand et a été traduit en néerlandais.
Suspendu depuis de nombreuses années en Allemagne, l'impôt sur la fortune a été supprimé et remplacé par un impôt sur la fortune immobilière au début du mandat d'Emmanuel Macron. Comment un impôt réputé difficile, voire impossible à supprimer a-t-il fini par disparaitre? Afin de répondre à cette question, ce livre se concentre sur les batailles autour de l'ISF et les modalités du travail de représentation à l'Assemblée nationale et au Bundestag, jusqu'en 2017. S'appuyant sur des approches empiriques complémentaires, cette enquête entend expliquer comment les députés des deux pays représentent les puissants, les groupes dominants.Le livre montre que les débats en matière d'impôt sur la fortune se caractérisent par la place centrale prise par les mondes de l'entreprise, faisant émerger le constat d'une forme d'inégalité d'accès à la parole parlementaire entre les groupes sociaux cités au sein des deux Assemblées. Ce livre propose d'entrer dans les coulisses du travail parlementaire en étudiant la manière dont des élus cherchent jusqu'en 2017 à affaiblir un impôt sans le supprimer en France et à lutter pour (ou contre) sa réintroduction en Allemagne. La comparaison permet alors de dresser le constat d'une convergence en matière de fragilisation de la fiscalité du capital, à une époque où les inégalités de patrimoine atteignent pourtant des niveaux très élevés.
Le débat modernité/post-modernité qui a fait rage dans les années 1990 a été rapidement dépassé par le débat sur la mondialisation. Le lien intime entre ces deux paradigmes de la pensée politique n'a pas été encore complètement établi, la " globalisation " libérale constituant une sorte d'horizon indépassable de la conscience politique contemporaine. Il reste à analyser comment la mutation des années 1990 et 2000 a transformé l'essence du politique, c'est-à-dire la nature des rapports de pouvoir. C'est ce que fait Kondylis dans une série d'essais denses écrits sous le feu de l'actualité, dont la réunion en livre fait apparaitre la profondeur.