L'essor de la littérature populaire au 19e siècle est structurellement lié à un processus de mass-médiatisation de la culture : c'est en effet par de nouveaux modes de circulation des discours et des signes, en relation avec l'émergence et l'expansion de nouveaux supports (feuilletons, collections de petits romans, manuels scolaires, illustrations, photographies...), que s'opère une mutation culturelle décisive, accoucheuse de la modernité. Les pratiques sérielles du récit paralittéraire contemporain, dans ses différentes déclinaisons médiatiques (livre, B.D., cinéma, chanson...) paraissent les produits les plus récents de cette transformation radicale de la culture en industrie, qui voit le peuple devenir un public, une multitude de consommateurs à conquérir. Or la recherche n'a guère insisté, sinon depuis peu et par coups de sonde isolés, sur un enjeu majeur de cette mutation : la propension remarquable du texte narratif populaire à se disséminer de manière transmédiatique, à circuler toujours plus largement dans l'imaginaire collectif via des adaptations (littéraires, scéniques, radiophoniques, cinématographiques, télévisuelles...) qui, si elles induisent parfois des modifications génériques, engendrent des pratiques culturelles de consommation nouvelles. Le "populaire", par sa narrativité spécifique, ses figures, sa symbolique ... serait-il prédisposé à cette expansion fictionnelle transgénérique et transmédiatique ?
Les études ici rassemblées défont les idées toutes faites sur le roman populaire en le confrontant à des performances authentiques (des autobiographies de gens du peuple), à des tentatives d'imitation littéraire ou encore à la notion allemande du populaire. Elles le soumettent en somme à l'épreuve d'une série de questions : au 19e siècle, qu'est-ce qu'écrire populaire ? Quelles conceptions du peuple traduisent ou fabriquent les diverses écritures qui s'en réclament, s'y destinent ou s'y consacrent ? Des réalités et de la conscience populaires, que laissent-elles filtrer et par quelles voies ? Mais qu'étouffent-elles aussi, par quelles impostures ? Outre plusieurs relectures à neuf de textes jusqu'alors insoupçonnés sous ce rapport (Lamartine, Maupassant, Baudelaire et Huysmans), les réponses proposées suggèrent une diversification des méthodes et des points de vue habituellement appliqués en ce domaine.
Procéder d'une part à un bilan épistémologique et méthodologique des études portant sur le roman populaire, après une décennie féconde de recherches en plein essor des deux côtés de l'Atlantique ; stimuler d'autre part des approches des fictions écrites de masse davantage appuyées sur les théories de l'institution de la littérature, davantage attentives aux pratiques culturelles de consommation de l'ère contemporaine : tel était le double objectif du Centre de Recherçhes sur les littératures populaires de l'Université de Limoges, lorsqu'il prit l'initiative d'organiser, en mai 1995, son 4ème colloque international : "Le roman populaire en question(s)", dont le présent volume rassemble les Actes. Dans une optique résolument interdisciplinaire, des chercheurs ont tenté ici de traquer le roman populaire dans tous ses états : dans la permanence de ses mythes et de ses stéréotypes comme dans sa plasticité transmédiatique ; dans ses séries, ses cycles et ses genres ; dans son oscillation permanente entre le ludique et l'édifiant; dans son positionnement au sein du champ littéraire comme dans ses pratiques de lecture, boulimiques ou nonchalantes... Le : Chantier est immense : il appelle une réflexion collective de longue haleine fondée sur des coopérations actives au sein d'un réseau international de chercheurs en littératures et cultures populaires, dont ce volume est le signe annonciateur.