L'entreprise consiste ici à interroger une pratique sociale et familiale sur la longue durée – l'écriture épistolaire d'Ursule Ballard, née dans les débuts prometteurs de réformes du règne de Louis XVI, à Julie Gratiot, née sous le Second Empire libéral et morte au moment de la Grande Dépression, crise de 1929 ressentie en France en 1931. Entre ces deux épistolières, deux autres plumes de femmes pleinement ancrées dans le long xixe siècle et incarnant l'épanouissement d'une bourgeoisie libérale des talents: la fille d'Ursule, Louise, épouse du turbulent ingénieur des Ponts à la carrière mouvementée, et leur fille Gabrielle, incarnation de la fierté d'appartenir, directement et par alliance, à une lignée familiale polytechnicienne.
Les archives départementales de la Somme et de la Marne conservent une correspondance exceptionnelle tant par le volume des lettres que par l'intérêt de leur contenu: celle reçue par Auguste d'Estourmel (1754-1814), commandeur et receveur de l'ordre de Malte, de la part de ses proches, Elisabeth de Maizières, sa mère, Louis Marie d'Estourel, son demi-frère, Victoire de Clermont-Tonnerre et Marie-Louise de Lavaulx, ses soeurs, ou encore Charles de Beauclerc, son ami fidèle.
Des années 1780 aux années 1810 se déroule, à Paris et dans leurs propriétés de Picardie, Champagne, Lorraine, Beauce, Orléanais et Sologne, la vie quotidienne, décrite par le menu, de ces familles nobles, unies par des liens filiaux, fraternels ou amicaux très forts. Les contingences matérielles y côtoient les aspirations spirituelles de chacun. La pratique religieuse, les principes éducatifs, les soins médicaux, les contraintes économiques liées à la gestion domaniale, les transformations institutionnelles aussi trouvent ici un témoignage particulièrement passionnant, marqué par les continuités et les ruptures propres à cette période de transition de l'Ancien Régime à la Révolution et à l'Empire.
Après avoir édité les lettres et les journaux de voyage des chevaliers d'Estourmel et de Beauclerc, davantage consacrés à l'histoire de l'ordre de Malte, Scarlett Beauvalet, Isabelle Chave et Marion Trévisi se retrouvent pour proposer au public des chercheurs et amateurs un nouveau volet d'un corpus documentaire aussi riche que méconnu.
Il 's'agit d'une correspondance parfaitement privée concentrée sur une période assez courte, une dizaine d'années, entre 1770 et 1780, cent quatre lettres envoyées à son fils Jean-Baptiste par un robin de petite noblesse, le Limousin Martial Delépine, subdélégué de l'intendant de Limoges, le grand Turgot jusqu'à 1774.
Cette correspondance échangée à la charnière des deux règnes des rois Louis XV et Louis XVI est précieuse à plusieurs titres. On y trouve, certes, des renseignements sur la façon dont circulent les lettres, et d'autres, très fragmentaires mais capitaux, sur les débuts de l'industrie de la porcelaine à Limoges; elles livrent un témoignage " au réel " sur la vie d'un garde du corps du roi à Versailles, au-delà des documents de gestion conservés dans les fonds d'archives publiques. Elles permettent surtout de plonger dans la vie quotidienne d'une famille de petite noblesse administrative, bien intégrée dans ce qui était selon les critères de l'époque une grande ville de province. Limoges, chef-lieu de la généralité du même nom et d'un évêché couvrant deux départements d'aujourd'hui, la Haute-Vienne et la Creuse, approchait en effet les vingt mille habitants; cette ville des intérieurs, était encore une place de négoce, qui eut ses heures de gloire avant que la découverte des Indes et l'essor du commerce maritime, au long cours ou de cabotage, vienne torpiller son emprise. Elle n'en demeurait pas moins une place importante pour le commerce du poivre, et sa Monnaie continuait de frapper le billon pour le compte du roi.