Faire du concept une pratique et, inversement, d'une pratique un concept: tel est le cas des multiples voies de la transmission que Jacques Fontanille a mises en acte pendant toute sa carrière de chercheur et d'enseignant. La recherche et l'enseignement, précisément: deux voies intimement liées et davantage fédérées dès l'institutionnalisation officielle de la recherche sémiotique à Limoges, et plus globalement en France, par la fondation du CeReS (Centre de Recherches Sémiotiques) en 2000, laquelle a permis de former plusieurs générations de sémioticiennes et de sémioticiens, de France et de l'étranger.En France, en Colombie, au Brésil, en Iran, et dans tant d'autres pays encore, cette double voie ne cesse elle-même de se transmettre à travers le développement des différentes voix de la sémiotique " fontanillienne ": celles du corps, des pratiques, des formes de vie, de l'anthroposémiotique…Les textes ici réunis souhaitent d'abord rendre hommage, par la voix de ses élèves, de tout âge et de tout horizon, à la transmission verticale que Jacques Fontanille a poursuivie en tant qu'enseignant. Ils témoignent également – et surtout – de la vivacité et des ouvertures d'une transmission horizontale de la recherche sémiotique en quête de nouvelles voies à partir d'un socle et d'un exemple commun: un savoir-faire qui fait savoir, et ce dans la double acception de la formule.
La crise écologique suscite un réveil de la sensibilité. Elle nous invite à observer les végétaux et les animaux pour envisager d'autres manières d'être vivant que la nôtre et saisir le souffle de la vie qui nous lie à eux. Mais peut-on saisir le vivant? Les langages ne sont-ils pas des constructions qui, capables de " dire " les mille et une choses du monde, les laissent toujours intouchées? Cet essai assume l'aporie de l'anthropomorphisme et fait dialoguer la sémiotique, l'anthropologie et les théories de l'art pour évaluer la capacité des langages visuels (peinture, photographie, installation, etc.) à saisir le vivant. Il décline trois régimes de l'énonciation artistique: la représentation qui ajoute seulement un effet de vie au simulacre d'une présence, l'ostension qui présentifie l'existant non humain lui-même et, via l'agence, le fait rayonner en tant qu'œuvre, et l'instauration qui restitue cette présence vive et évolutive. Accessible aux non-sémioticiens, la discussion théorique alterne avec des analyses d'œuvres (C. Soutine, G. Penone, G. Hauray, en particulier) qui précisent la relation construite avec le vivant. Parcourir l'histoire de l'art naturaliste à partir de ses motifs pour préciser notre relation aux plantes et aux bêtes nous porte aux lisières statutaires de l'art, là où il touche à l'horticulture ou à l'entomologie, notamment, là aussi où le vivant, réclamant ses droits, requalifie le médium pour privilégier toujours la performance.
Les adolescents, en raison de leur entrée tardive dans l'adultité, de la déconstruction des rites sociaux d'initiation, de la nostalgie adulte de l'adolescence, sont à la peine, souvent, pour construire leur nouvelle identité et assumer leur nouveau corps. Les adultes ne reconnaissent pas en eux, le plus souvent, ce qu'ils ont été, confrontés qu'ils sont à des langages qu'ils ne comprennent plus, aux formes innovantes de communication numérique, à des comportements choquants voire inquiétants: rejet systématique de l'autorité, excentricités vestimentaires, choix musicaux, conduites à risque: imprudences sur la route, consommation excessive d'alcool ou de stupéfiants, hétéro- et auto-violence gratuites, tentatives de suicide, etc.L'éthosémioticien s'efforce de mettre à distance la tentation de la démission sémiotique en s'attachant à donner du sens aux discours et comportements adolescents, et en en modélisant l'engendrement à partir du corps et du psychisme en mutation, les instances de base. Sont sollicités les acquis de la Sémiotique de l'École de Paris, mais aussi de la psychanalyse: ainsi, la découverte d'un puissant fantasme (celui d'auto-engendrement) éclaire-t-elle de manière originale le sens de bien des conduites apparemment insensées ouvrant de nouvelles perspectives de prévention et de thérapie.Bien loin de noircir le tableau de l'adolescence actuelle, il s'agit certes d'en montrer les difficultés spécifiques, mais aussi de faire l'éloge de ses capacités créatives (ainsi en matière de langage), de valoriser la mise en œuvre de moyens remarquables de résolution des tensions et des conflits: la découverte des fonctions profondes de l'écriture, l'usage bienveillant des réseaux sociaux, les échanges quasi-thérapeutiques entre adolescents dans les forums des sites dédiés en sont autant d'exemples convaincants.
Roberto Flores établit soigneusement la base catégorielle et méthodologique sur laquelle il pourra fonder l'analyse aspectuelle, et ensuite, il poursuit cette analyse sans jamais relâcher l'exigence, pour atteindre un point de raffinement et d'efficacité descriptive exceptionnel. Arrivé au terme de ce parcours, le lecteur est convaincu que l'analyse aspectuelle est un apport majeur à la compréhension des récits.Inévitablement, et même en changeant d'échelle d'analyse, l'auteur rencontre fréquemment dans cette démarche les positions et propositions de la sémiotique narrative greimassienne. Il prend alors grand soin de préciser à chaque étape de son parcours, et systéma-tiquement, la nature des relations entre ses propres propositions et positions, et celles de la sémiotique structurale standard: il prolonge, il discute, il complète, il approfondit ou il diverge.
Nous sommes en permanence immergés dans des mondes de sens. Telle est notre condition, telle est notre existence en tant qu'hommes, dont nous partageons bien des aspects avec tous les autres êtres vivants. L'anthroposémiotique s'efforce de comprendre quels sont les principes régulateurs et les formes transversales qui organisent nos formes de vie. Elle n'est pas une branche particulière de la sémiotique, mais une démarche sémiotique qui porte son attention sur la forme signifiante des multiples interactions entre les humains, les collectifs qu'ils constituent, les milieux qu'ils habitent, et les imaginaires qu'ils projettent dans leurs mondes de sens.Dans cette perspective, l'ouvrage interroge notamment les rapports nouveaux qui sont susceptibles de se tisser, entre la sémiotique et les propositions de l'anthropologie contemporaine. Mais Terres de sens est d'abord un essai de méthode, et pour cela, fait une large place à l'étude de terrain avec deux monographies: les imaginaires paysans et les utopies ouvrières, dans le territoire français à dominante rurale du Limousin. Légendes et rites liés à la temporalité d'un côté, coopératives et autres formes de l'économie sociale et solidaire de l'autre. Deux manières de vivre autrement.
La critique sémiotique de la culture est toujours une mise en crise, un exercice de suspicion, un redimensionnement constant, mais euphorique, de tout discours qui veut se présenter comme scientifique, y compris le sien au moment même où elle effectue cette opération.
La sémiotique se donne comme une instance discursive qui analyse et interprète le monde, et qui n'est jamais neutre, ni ne pourrait l'être, comme d'ailleurs aucune autre science – que ce soit une science de la nature ou de la culture.
Les comportements, les pratiques et les objets de la vie quotidienne prennent sens, à condition de les saisir sous un point de vue approprié, et avec une méthode propre à mettre ce sens en lumière. Ce volume montre quelques-uns des parcours possibles dans la perspective d'une ethnosémiotique. La typologie des robinets et des pratiques gestuelles associées, le boulevard de la " promenade " dans une petite ville de province, les espaces qui organisent les relations de soin et de cure, la construction de la valeur magique du tarot, la transformation du désir dans la pornographie sur internet, voilà autant de lieux d'investigation sur la façon dont se construisent les valeurs de notre expérience, et le sens de notre quotidien. La méthode repose sur la rencontre entre une sémiotique et une ethnographie, qui permet d'associer d'un côté une pratique bien réglée de l'observation, qui est typique du relèvement ethnographique des données, et, de l'autre côté, d'en soumettre les résultats à l'évaluation des formes et à l'analyse des structures, propres à la sémiotique, de façon à rendre compte de l'émergence du sens dans une description participant d'un projet scientifique original.
Omniprésentes dans l'espace public et dans la vie quotidienne, les images semblent "aller de soi". Pourtant, plus nous sommes submergés par elles, plus nous sommes amenés à questionner leur statut. Que voyons-nous au juste ? Comment le voyons-nous ? Qu'est-ce que voir ?
Voir ne signifie pas seulement décoder des formes, des couleurs, des organisations spatiales. Voir signifie surtout les organiser, leur attribuer un sens, se les approprier, les mettre en relation avec d'autres visions, les articuler à notre expérience, à notre identité, à notre culture personnelle et à celle de notre groupe de référence.
Trois types " d'images " sont explorés ici: les photos aériennes de Yann Arthus-Bertrand, les caractères de la police Helvetica, les fiches cuisine du magazine Elle. Trois " régimes visuels " en apparence hétérogènes, mais reliés par leur apparente " banalité ", leur omniprésence médiatique, leur capacité à distiller du sens de manière constante et discrète. Ces images anodines sont en réalité des puissants générateurs de sens qui alimentent les imaginaires socioculturels contemporains.