Niklas Luhmann, sociologue majeur du XXe siècle, défie la sociologie et la philosophie occidentales modernes en élaborant un projet d'ampleur : constituer une théorie générale de la société.
Donnant repères et clés de compréhension pour mieux situer Luhmann au sein des sciences sociales et de la philosophie, et en particulier de la philosophie du droit, les textes réunis dans ce volume montrent comment sa pensée, réputée " inclassable ", s'inscrit bien pourtant dans les champs de recherche de ces disciplines. Luhmann prend parti dans les débats théoriques qui les animent et s'inspire, tout en s'en démarquant, d'autres courants des sciences sociales et de la philosophie.Luhmann sociologue, Luhmann juriste, Luhmann philosophe du présent : tels sont les trois angles d'attaque choisis. La discussion que ce dernier entretient avec les fondateurs des sciences sociales – Émile Durkheim (grâce à une traduction inédite de l'introduction de Luhmann à la première édition allemande de De la division du travail social), Max Weber et Georg Simmel – est ici restituée et analysée. En s'intéressant ensuite à la position de Luhmann sur la théorie juridique elle-même, sur les droits, sur la justice ou encore sur la question de l'indétermination en droit, c'est toute l'actualité de la théorie du droit du penseur qui est soulignée. Lecteurs et lectrices, enfin, découvriront des questions philosophiques contemporaines majeures traitées par le théoricien social tout au long de son oeuvre : l'idée d'une société mondiale, le rapport entre société et nature, la possibilité – ou l'impossibilité – de mener une critique sociale.
Comment envisager les effets subjectifs et corporels produits par le sexisme et le racisme? En quoi les catégories de race et de genre organisent-elles l'expérience ordinaire – y compris dans ses dimensions non réflexives, affectives ou intimes – et dans quelle mesure configurent-elles le rapport au monde, aux autres et à soi? Quelles implications normatives et politiques sont mises au jour dès lors que les rapports de race et de genre sont envisagés, non comme des événements ponctuels dont la violence serait paroxystique, mais comme des structures de l'expérience quotidienne ou banale?En élucidant l'expérience vécue des rapports de race et de genre depuis le point de vue des personnes concernées, la phénoménologie critique s'affirme depuis plusieurs années comme un renouvellement radical des problématiques qui guident la philosophie politique et sociale. Elle prend appui sur les travaux fondateurs de Simone de Beauvoir et de Frantz Fanon, pour proposer une relecture du canon phénoménologique – ses modes de description, ses objets, méthodes et concepts – et envisager les déplacements que les expériences minoritaires induisent.Elle redéfinit ainsi les outils de l'épistémologie sociale en comprenant les rapports sociaux de genre et de race au prisme des expériences qu'ils constituent: la manière dont ils configurent les corps et subjectivités, orientent le rapport au monde et aux autres ou modèlent la perception. Par un double diagnostic – la race et le genre produisent des effets réels et matériels dans l'expérience vécue, mais cette réalité n'implique aucun fondement nécessaire – la phénoménologie critique articule transformation sociale et transformation de soi en dessinant d'autres expériences politiques possibles.Alors que la phénoménologie critique est encore peu connue en France, cet ouvrage collectif témoigne de la fécondité d'une telle approche, tout en reconnaissant la pluralité des démarches qui s'en revendiquent. Il réunit des travaux de philosophes pour interroger la transformation de la phénoménologie par la critique sociale, les dimensions politiques de l'expérience personnelle, et les possibilités de faire de l'expérience de la domination la matière même de sa transformation.CONTRIBUTIONS DEMarion Bernard, Magali Bessone, Alexandre Féron, Camille Froidevaux-Metterie, Marie Garrau, Mona Gérardin-Laverge, Johanna Oksala, Mickaëlle Provost, Matthieu Renault
À l'heure où la défense des " éducations à l'égalité " semble plus audible et plus urgente et où les polémiques autour de la " théorie du genre " à l'école dramatisent la nécessité de se positionner en tant que féministe sur le terrain éducatif, cet ouvrage constitue une rupture épistémologique avec des impératifs tactiques qui semblent s'imposer d'eux-mêmes. En refusant de considérer qu'il va de soi que l'éducation est une modalité de la lutte féministe, l'autrice se propose de faire un pas de côté afin de mener un travail de clarification conceptuelle. Il s'agit ici de suspendre le postulat selon lequel l'éducation serait une évidence féministe pour laquelle les seules questions qui persistent seraient d'ordre technique, et se réduiraient au " comment faire? ", afin de revenir à une interrogation plus fondamentale, celle du " pourquoi faire? ". En effet, si l'éducation est bien omniprésente historiquement dans les revendications féministes, sa place mérite d'être problématisée philosophiquement. Alors même que le féminisme connaît de nombreuses transformations et variations, l'éducation en est une constante historique, et c'est précisément pour cela qu'elle mérite d'être étudiée de façon critique: la forte persistance de cette tradition jette en effet un soupçon sur sa consistance théorique et politique. De l'éducation conçue comme un droit auquel les femmes devraient également avoir accès jusqu'aux institutions éducatives utopiques qui subvertissent la frontière entre privé et public, en passant par la coéducation, la sororité émancipatrice et les pédagogies féministes, cette recherche vise à mettre en lumière les partis-pris épistémologiques, les dialectiques et les tensions qui traversent la conceptualisation de l'éducation au prisme des féminismes.
Quelle connaissance avons-nous de l'ordinaire? Quelle en est la grammaire? Y a-t-il une normativité de l'ordinaire, ou relève-t-il d'une pure description? Mais aussi plus largement, dans quelle mesure un même concept d'ordinaire permet-il de mieux comprendre ces vies que nous menons, des plus proches aux plus étrangères? Enfin, quelle forme donner à ces vies ordinaires? Telles sont les grandes lignes de ce volume consacré aux différentes approches conceptuelles de l'ordinaire. Depuis près de deux décennies maintenant, l'ordinaire –d'habitude minoré, ou négligé par la réflexion théorique – s'est en effet imposé comme un nouveau champ de recherches en philosophie et en sciences sociales. Ce volume collectif témoigne de la richesse et du caractère novateur de ces explorations, et cherche à établir plus fermement ce que l'on appellera les " concepts de l'ordinaire ".
À la périphérie des institutions publiques et privées se développent aujourd'hui des formes nouvelles de communs. L'idée centrale de ce livre est que le Commun fait système avec l'État et le Marché et qu'il existe une pluralité d'options et de pistes possibles d'aménagement de cette combinatoire. Il ne s'agit pas ici de promouvoir les communs " per se ", mais d'observer les conditions et les voies de déploiement de différentes formes de communs à la lisière des systèmes institués (comme l'État et le Marché), d'évaluer leurs transformations, d'examiner les dimensions éthiques de leur mobilisation. Cet ouvrage réunit des chercheurs, des enseignants de plusieurs disciplines et différents acteurs privés et publics du Commun qui apportent à la fois des précisions théoriques –du côté du droit et de la philosophie en particulier –et leurs expériences pratiques dans les domaines de l'énergie, de l'agriculture et du numérique.
La différence sexuelle de l'homme et de la femme est-elle un simple fait physiologique, ou bien également un effet des normes sociales? En 1990, dans Trouble dans le genre, Judith Butler soutient que la catégorie de " sexe " ne se contente pas de décrire une différence naturelle entre l'homme et la femme, mais contribue à la produire, par la répétition des normes du genre dans les discours et les pratiques sociales. Pour déconstruire ces catégories naturalisantes (" homme " et " femme "), Butler inscrit sa critique du sexisme dans une critique plus globale de l'hétérosexisme, c'est-à-dire de l'injonction sociale à l'hétérosexualité. Trouble dans la matière s'ouvre sur le contexte polémique de la réception de Judith Butler en France, dans les cercles où l'on reproche aux études de genre de semer le trouble dans la lutte des classes. En mettant au jour la dimension matérialiste de la thèse butlerienne de la construction discursive du sexe, l'ouvrage interroge en retour la fécondité de son analyse du pouvoir des mots pour la critique sociale d'inspiration marxiste. En explorant la postérité singulière de Marx, d'Althusser à Foucault, au prisme de l'épistémologie de Canguilhem, Audrey Benoit fait de la construction discursive du " sexe " le point de départ d'une réflexion générale sur la production de la réalité sociale par les discours qui prétendent la décrire. Elle propose ainsi des éléments pour une épistémologie matérialiste qui considère le pouvoir du discours de produire et de transformer la réalité sociale.
Ce livre développe une théorie sociale de la démocratie. Il le fait en s'appuyant sur la tradition philosophique du pragmatisme américain, intégrée par la théorie critique et le tocquevilleanisme. Il se propose de montrer que la théorie démocratique contemporaine a largement négligé un aspect essentiel de son concept clé, à savoir celui de la dimension sociale qui constitue la démocratie en tant que forme de société. Une forme de société qui se fonde sur une ontologie sociale complexe, faite d'habitudes, schèmes d'interaction, et formes d'organisation qui lui sont propres et qui, seules, donnent tout son sens à la démocratie en tant que régime politique. Pour ce faire, le livre défend l'idée que le concept de démocratie doit être entendu comme l'un des concepts majeurs de la théorie normative, et non seulement de la théorie du gouvernement, comme un concept qui vise à décrire un état désirable des rapports entre hommes et femmes, en tant que citoyens, mais aussi en tant qu'individus participant à la vie sociale dans ses institutions principales: le lieu de travail, la famille, l'espace public. Ainsi comprise, une théorie sociale de la démocratie met l'accent sur les conditions normatives qui favoriseront la démocratisation des marchés, des entreprises, des associations, des églises, des bureaucraties et d'autres institutions sociales. Ce faisant, ce livre nous aide à mieux comprendre la signification, la portée et l'étendue de ce projet démocratique qui définit le noyau de la vision émancipatrice qui caractérise le monde moderne: un projet qui se propose d'instaurer une société fondée sur le principe de coopération entre individus libres et égaux. L'idée de démocratie, dès lors, n'acquiert sa signification politique que par rapport à cette vision primordiale d'une
Axel Honneth a élaboré une critique de la société moderne au prisme du concept de reconnaissance. Jacques Rancière a construit une théorie de la politique moderne à partir du concept de mésentente. Ils s'attachent tous deux à analyser les logiques d'exclusion et de domination qui structurent les sociétés contemporaines. Dans un précieux dialogue, les deux philosophes explorent les affinités et les tensions entre leurs approches respectives. Ils contribuent ainsi à renouveler le cadre d'une théorie critique et à repenser les conditions du changement social et politique. La discussion est enrichie par des textes des deux penseurs, et elle est précédée d'une présentation substantielle qui remet en perspective ce dialogue critique.
Faut-il que la nature soit vierge ou intacte pour se voir reconnaître une valeur? C'est l'idée que les premières philosophies environnementales, apparues dans les années 1970 et centrées sur la nature sauvage ou la notion de wilderness, semblaient conforter. Ce faisant, elles laissaient penser que, sur les terres habitées ou transformées par les hommes – qui couvrent la majorité de la surface de la planète –, il fallait renoncer à penser la nature. Dépassant cette approche dualiste opposant préservationnistes et modernistes, l'auteur explore une voie médiane : contre l'idée que la nature résiderait seulement dans quelques lieux remarquables, il propose d'appréhender la gamme différenciée de nos rapports à la nature quotidienne. Car il y a bien de la nature dans les sociétés humaines et, en regard, nous faisons société avec elle. C'est en immersion dans les mondes agricoles et en avançant une description des pratiques multiples qui, dans les champs, les friches et les jardins, nous mettent en relation avec des partenaires non humains, que cet ouvrage propose donc l'élaboration d'une éthique de la nature ordinaire.