Quel est l'apport méthodologique des théories critiques, essentiellement défendues par Walter Benjamin et Siegfried Kracauer, en vue de l'écriture de l'histoire du cinéma et de l'analyse de film ? Cet ouvrage cherche à y répondre en alternant mises au point théoriques et analyses filmiques, allant du cinéma classique hollywoodien (King Vidor) au film-essai (Pier Paolo Pasolini, Mauricio Kagel), de l'expérimentation documentaire (Eric Pauwels, Johan van der Keuken) au film ethnographique (Luc de Heusch) et au film institutionnel (Charles Dekeukeleire). Complémentaires de ces approches, des textes et entretiens de et avec Claire Angelini, Arnaud des Pallières, Philippe Bazin, Boris Lehman et Bruno Tackels nourrissent la réflexion par la mise en valeur de travaux reflétant l'actualité du film et de la photographie critiques. Tout en s'appuyant sur différentes disciplines comme la philosophie, l'histoire, l'histoire de l'art, l'ethnographie, les études littéraires, les arts plastiques et les études médiatiques, ce volume collectif mobilise des notions et concepts – réification, estrangement, effrangement des arts, etc. – pour explorer et questionner toutes les puissances critiques du film. Son ambition principale est d'inscrire durablement et profondément une réflexion critique au coeur même des études cinématographiques.
La mort de Claude Lanzmann en 2018 a-t-elle changé notre manière de voir et de comprendre Shoah ? Depuis sa sortie en salles en 1985, ce " film-monument " est devenu une oeuvre incontournable au point de donner son nom au génocide des Juifs d'Europe. Pendant plus de 9 h 30, Shoah donne la parole à des victimes, des témoins et des exécuteurs du génocide, sans aucune voix off explicative, aucune image d'archives contemporaines des faits, ni aucune musique ajoutée au montage. Dans les nombreux débats que le film a suscités à propos du génocide et de ses représentations cinématographiques, Lanzmann défendait inlassablement ses choix politiques et esthétiques. Par bien des aspects, le réalisateur aura ainsi joué un rôle essentiel dans le processus qui a fait de son film une référence majeure. Sa disparition marque donc un tournant décisif dans la perception et la réception du film. Ce sont les conséquences de ce bouleversement que ce livre interroge à travers l'étude des rushes par de jeunes chercheurs, les témoignages d'autres membres de l'équipe du fi lm et l'examen des usages actuels de Shoah dans des documentaires, des salles de classe et des pièces de théâtre. Trois textes traduits de l'anglais donnent enfin accès à des réflexions inédites sur la question de la représentation et à une compréhension fine du processus de préservation des archives conservées à Washington. Menée de 2020 à 2025, cette enquête sur l'après Lanzmann fait mieux comprendre la genèse de Shoah, ce que l'oeuvre devient sans lui et comment la transmettre de nos jours.
Il y a cinquante ans, le Portugal entrait dans une nouvelle ère de liberté, imprévisible, chaotique, pleine d'espoirs. L'ouvrage s'intéresse à ce que la Révolution portugaise de 1974-1975 a provoqué dans la production cinématographique : comment le cinéma se positionne-t-il face à ou avec l'événement, comment fusionne-t-il avec une dynamique collective, comment explore-t-il la profondeur d'une rupture ? Utilisant les apports les plus récents de la recherche en cinéma et histoire de l'art au Portugal et en s'appuyant sur des entretiens inédits avec les cinéastes de la Révolution, le livre met d'abord en lumière une histoire politique du cinéma portugais (rôle de l'artiste, modes de production, place de l'auteur et des créations collectives) avant de proposer l'analyse de plusieurs films importants qui révèlent les potentialités créatives offertes par la rencontre entre cinéma et révolution. Enfin, il questionne une forme de convergence esthétique des luttes et évoque le destin des images, afin, en ultime lecture, de contribuer à l'enrichissement de l'histoire du cinéma militant.
Malgré tout l'intérêt qu'elles suscitent aujourd'hui auprès des téléspectateurs, les musiques originales de séries télévisées étasuniennes ont longtemps souffert d'être reléguées à l'arrière-plan du vaste univers des musiques à l'image. Pourtant, ces partitions regorgent de mystères, de trouvailles sonores et de ritournelles entêtantes qui ne demandent qu'à être déchiffrées. Quelles sont les spécificités des musiques télésériales ? Comment interagissent-elles avec l'image, la narration ou la répétition propre à l'expérience sérielle proposée par la télévision ? Quels liens entretiennent-elles vraiment avec les musiques du cinéma hollywoodien souvent décrites comme un modèle incontournable ? L'ouvrage propose ainsi d'éclairer l'origine des musiques télésériales américaines à partir des années 1950, puis d'en suivre les mutations stylistiques pour, enfin, mettre au jour plusieurs principes musicaux propres aux séries des grands networks. Badge 714 (Walter Schumann), Buffy contre les vampires (Christopher Beck), X-Files (Mark Snow) ou encore Lost : Les Disparus (Michael Giacchino) font notamment l'objet d'analyses musicologiques qui permettent d'éclairer les singularités d'un territoire en partie inexploré.
Matrice de notre histoire contemporaine, la Révolution française possède une force avec laquelle peu de périodes historiques peuvent rivaliser. De ce fait, elle constitue une matière formidable pour le cinéma. Mais c'est aussi un moment d'histoire d'une densité extrême ayant donné naissance à des mémoires concurrentes qui divisent les Français. Entre 1895 et 1945, près d'une centaine de films français entreprennent de reconstituer à l'écran l'époque révolutionnaire, de La mort de Marat (1897) à Paméla (1945), en passant par Quatre-vingt-Treize (1921), Jean Chouan (1925), Napoléon vu par Abel Gance (1927), La Marseillaise (1938), ainsi que des films plus mineurs, disparus ou injustement oubliés. L'analyse de ces oeuvres filmiques permet de partir en quête des imaginaires cinématographiques de la Révolution à une époque où la mémoire de cette période représente un enjeu politique majeur. Par la mise en série des films et l'analyse des motifs et des procédés formels récurrents, l'ouvrage fait émerger quatre imaginaires : la Terreur, la Nation, la Liberté et la Guerre civile. Ces imaginaires cinématographiques font de la période révolutionnaire celle du règne de la violence et de l'effroi, celle de l'édification d'une Nation moderne, celle de la conquête de la Liberté, ou encore celle où la France s'abîme dans une guerre fratricide.
Plus qu'un effet de mode, la notion d'immersion est également une manière de percevoir le fait cinématographique sous un angle particulier qu'il convient de recontextualiser en termes d'épistémologie des discours. Le terme désigne deux réalités très différentes : d'un côté, l'adhésion du spectateur à la fiction qui peut dès lors se " plonger " dans le récit proposé, et de l'autre, la sollicitation exacerbée de ses sens par des dispositifs très variés (écrans géants, son surround, " odorama ", etc.). Partant de cette distinction initiale entre deux grandes modalités immersives – immersion mentale et immersion physique – il s'agit de montrer en quoi ces deux manières d'appréhender l'objet-film se ramifient en de nombreuses propositions cinématographiques, qu'elles aient trait aux procédés de tournage, à la mise en scène, ou encore aux critères de diffusion. Des panoramas de la fin du XIXe siècle jusqu'aux expériences de cinéma à 360° en passant par l'usage de caméras légères ou d'enregistreurs numériques, ainsi que par la fréquence de restitution des images ou l'influence d'autres médias comme le jeu vidéo, autant de manières d'approcher le phénomène de l'immersion au cinéma, tout en pointant ses éventuelles limites aux niveaux théoriques, esthétiques et historiques.