Par ses écrits pionniers sur l'histoire du développement de l'art moderne, le critique d'art allemand Julius Meier-Graefe (1867-1935) joua un rôle décisif pour la canonisation de l'impressionnisme dans l'Europe de 1900. En défendant avec subversion et énergie la peinture de Manet, Renoir ou Cézanne outre-Rhin, il se mit à dos les élites conservatrices de l'Empire, qui observaient avec méfiance la propagation des valeurs de la modernité artistique. Tout au long de sa trajectoire franco-allemande, ponctuée de virulentes polémiques et cisaillée par le surgissement de la Première Guerre mondiale, Meier-Graefe lutta contre l'emprise d'un nationalisme obtus sur les récits artistiques. Son projet de régénération de la culture allemande fut ainsi indissociable de ses efforts pour la fédération d'une Europe pacifiée des images.Si le progressisme francophile tout comme le vitalisme de son approche de la peinture ont parfois été soulignés, l'étude de son implication dans les débats politico-culturels de son temps révèle une personnalité plus nuancée. Ce livre révèle ainsi les surprenants à-coups et paradoxes ayant émaillé la carrière transnationale de Meier-Graefe, où alternèrent phases d'enthousiasme débridé et d'intense désillusion. Le personnage s'y dévoile comme un penseur du déclin et le chantre d'une modernité idéalisée, dont l'impressionnisme représentait à la fois la quintessence et le chant du cygne.
Le hameau de la Reine à Versailles, commandé par Marie-Antoinette et construit par Richard Mique entre 1783 et 1789, se compose d'un ensemble de douze maisons rurales agencées autour d'un étang artificiel. Ce site en apparence vernaculaire se caractérise pourtant par une contradiction: nombre de ces bâtisses rustiques étaient habitées par le personnel y travaillant ou étaient utilisées pour la production agricole, tandis que d'autres servaient uniquement aux plaisirs de la cour. La salissure externe était en fait peinte, et une partie des intérieurs recelaient des décors opulents. À l'aide de sources d'archives qui n'avaient pas été étudiées jusqu'à présent, ce livre reconstitue l'histoire de la fonction et de l'utilisation de cette partie des jardins du Trianon. De plus, il analyse le hameau selon l'angle des sciences de la culture, en le situant dans la mouvance naissante de l'Empfindsamkeit (sentimentalisme). Cette approche met en lumière le caractère objectal de l'architecture, le statut des " corps exposés ", l'utilité comme catégorie esthétique ou encore la question de la création artificielle de la " naturalité ". Ces thématiques centrales revêtent une portée qui va bien au-delà de cette période charnière: dans le hameau de la Reine, l'authenticité devient un calcul esthétique dont les traces s'étendent jusqu'à aujourd'hui.
Dans l'Espagne de la période du franquisme tardif (1957-1975), les critiques d'art jouent un rôle essentiel dans les mouvements de contestation qui agitent une société alors en pleine mutation. Contre la doctrine d'un art moderne autonome et dépolitisé prônée par le régime, ils produisent des discours esthétiques qui rétablissent le lien entre culture et politique et poussent les artistes à inscrire leurs œuvres dans le cadre élargi des questions éthiques et des enjeux sociaux.En s'appuyant sur l'étude d'archives restées jusqu'ici inexplorées et sur des entretiens inédits, Compagnons de lutte s'attache au travail de sept critiques et historiens de l'art espagnols qui ont pris une part extraordinairement active à la vie intellectuelle et politique de leur pays dans les années 1960 : ils publient, éditent, traduisent, ils organisent des expositions, des débats, des rencontres. Grâce à la complicité nouée avec Giulio Carlo Argan et Umberto Eco en Italie, Adolfo Sánchez Vázquez au Mexique, Gérald Gassiot-Talabot, Pierre Restany et le Salon de la Jeune Peinture à Paris, ils s'approprient les théories et les tendances artistiques circulant à ce moment-là en Europe et sur le continent américain, en les adaptant avec succès aux conditions spécifiques de l'Espagne franquiste.Fruit d'une approche interdisciplinaire et transnationale des réseaux artistiques du Sud global, l'ouvrage de Paula Barreiro López révèle un pan longtemps négligé par l'historiographie de l'art européen, en éclairant le fonctionnement de l'avant-garde espagnole dans les dernières années de la dictature, sa diffusion et sa réception critique dans les milieux culturels de gauche à l'époque de la guerre froide.
Entre 1927 et 1930 à Berlin, puis de 1934 à 1940 à Paris, Walter Benjamin travaille à accumuler des matériaux pour un projet de vaste envergure: retracer, à partir de l'étude des passages parisiens, une " préhistoire du XIXe siècle ". La rédaction du texte est sans cesse différée, tandis que l'immense corpus préparatoire semble voué à croître indéfiniment, devenant une somme composite de citations que double parfois, à la manière d'une note de régie, une réflexion ou une remarque énigmatique.Au fil de ses recherches, Benjamin se rend à l'évidence: il faudra que son Livre des passages soit enrichi par des images. Une " documentation visuelle " se constitue bientôt, écrit-il, glanée pour l'essentiel dans les recueils du Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale où il travaille pendant son exil parisien. Une centaine de notes témoignent de cette collecte et conservent, enfermée dans leurs plis, la mention d'une ou de plusieurs images qui sont restées pour la plupart inconnues jusqu'ici.Steffen Haug a voulu retrouver cette réserve enfouie. Gravures et dessins de presse, tracts, réclames, affiches et photographies, de Meryon et Grandville à Daumier, en passant par l'infinie cohorte anonyme et le tout-venant de la production visuelle à grand tirage du XIXe siècle: la moisson rapportée ici est surprenante. Elle invite à lire ou relire les Passages en faisant à l'image toute la place qu'elle occupe dans la pensée du dernier Benjamin, à l'heure où s'élaborent, sous la menace de temps assombris, son essai " L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique ", le projet de livre sur Baudelaire ou ses Thèses sur le concept d'histoire.
Sur quoi repose le succès d'un artiste en dehors de son pays d'origine? Les attentes d'un public étranger orientent-elles la réception d'une œuvre, parfois au prix d'une déformation de son sens initial? Le transfert d'une production artistique d'un contexte culturel à un autre peut donner lieu à un " malentendu productif " conduisant les récepteurs à apprécier celle-ci à l'aune de leurs propres références nationales, a priori loin des intentions revendiquées par son auteur.Ce phénomène expliquerait-il le succès de Robert Delaunay en Allemagne avant la Première guerre mondiale? Le peintre orphiste y est l'un des artistes les plus célèbres, dans un contexte pourtant marqué par de fortes tensions nationales. Au cours de l'année 1913, avec l'aide du galeriste et directeur de revue Herwarth Walden, il expose et voyage à deux reprises à Berlin. Ses œuvres y suscitent l'engouement particulier de trois artistes expressionnistes aux trajectoires très différentes, et dont les travaux semblent à première vue très éloignés de ceux du Français: les peintres Ludwig Meidner et Lyonel Feininger, et l'architecte Bruno Taut.Dans un premier temps, ce livre retrace en détail ce qui a été alors lu et vu de l'œuvre de Delaunay dans la capitale allemande. Ensuite, à travers l'étude de la réception critique de Delaunay par trois figures majeures de la scène artistique berlinoise, il revient sur l'idée que le contexte culturel national entraverait la compréhension d'une œuvre ou en influencerait systématiquement les interprétations. En dépassant ainsi les préjugés nationaux qui nourrissent les débats esthétiques au début du XXe siècle et continuent d'imprégner aujourd'hui encore l'histoire de l'art, Sophie Goetzmann nous révèle les liens inattendus qui unissent, par-delà les frontières, les avant-gardes désignées sous les termes d'orphisme et d'expressionnisme.
Les beautés arbitraires ont une histoire qui précède la question esthétique du beau et la dépasse. Fortes d'un je ne sais quoi qui les fonde à l'écart des systèmes théoriques, elles renversent au XVIIIe siècle la construction sociale du goût. Il se peut que cette conquête soit le plus grand effort de la pensée moderne. Distinguer, du point de vue de l'histoire de l'art, ce que la notion d'arbitraire recouvre, telle est la vaste énigme dénouée dans ce livre.La reconnaissance des beautés arbitraires se heurte à l'absolu d'un modèle antique qu'il est temps de contredire. Car il n'est rien de fixe, ni d'immuable dans l'arbitraire de la beauté, tout entier laissé à l'imagination du peintre, du poète, de l'architecte ou du musicien… Beauté chimérique opposée à la beauté véritable, elle revêt soudain valeur de rareté et de distinction et se transforme en beauté nécessaire, liée à l'invention de formes nouvelles qui peuvent plaire et toucher universellement. Entre caprice et convention, non-sens et vraisemblance, raison et sentiment, beautés essentielles et arbitraires échangent leurs rôles pour représenter différemment le monde et ses figures.
Vénus, Flore, Hébé ou Diane – autant de divinités antiques qui ont prêté, à partir de la fin du XVIIe siècle en France, leurs attributs et leurs costumes vaporeux, souvent affriolants, à quantité de femmes de l'aristocratie de cour, de la bourgeoisie montante et de la noblesse de robe. L'élite sociale se fait alors peindre en costume mythologique ou historique par des artistes célèbres tels que Nicolas de Largillierre, Hyacinthe Rigaud, François de Troy, Jean-Marc Nattier ou Jean Raoux.Ces portraits dits " historiés ", dans lesquels l'effigie d'une personne vivante s'enrichit d'attributs mythologiques comme dans un tableau d'histoire, sont un genre pictural à part entière. D'abord prérogative masculine adoptée par les grands pour célébrer leurs vertus, il devient vers 1680 l'apanage des modèles féminins: le langage allégorique les pare de qualités à connotation spécifiquement féminine et galante, comme la beauté, la jeunesse, la grâce, qui, bien comprises, pouvaient aussi être un moyen de manier le pouvoir. Dès les années 1740, ces peintures font cependant l'objet de critiques répétées et le genre perd peu à peu sa légitimité à la fin de l'Ancien Régime, avant que ce procédé de distinction aristocratique suscite la méfiance des historiens de l'art, qui n'y verront que l'expression d'un amusement futile de milieux oisifs.Le présent ouvrage remet à leur juste place ces travestissements: à la fois œuvre d'art, objet culturel et pratique sociale, le portrait historié est un phénomène de goût révélateur d'une culture de cour en pleine transformation. Marlen Schneider met ici en lumière les fonctions, les propriétés formelles, la réception et la portée historique d'un type de représentation trop longtemps déconsidéré.
" La bourse de l'art ", le " casino ": c'est ainsi que les critiques d'art du XIXe siècle désignent l'hôtel Drouot. À partir de 1852, les commissaires-priseurs centralisent leurs ventes aux enchères en ce lieu, métamorphosant par là le marché de l'art français en profondeur. Lukas Fuchsgruber nous emmène dans les coulisses du spectacle des enchères et montre l'importance de ces ventes publiques pour le monde de l'art parisien de l'époque. À partir des spécificités économiques et juridiques de ce secteur en France, d'une part, et de leurs liens d'interdépendance avec l'histoire de l'art française, d'autre part, l'auteur met en lumière les relations des artistes et marchands d'art avec le célèbre hôtel des ventes, ainsi que sa réception par la critique. Sources d'archives, textes historiques et nombreuses illustrations nous conduisent à travers les différentes pièces de l'édifice, éclairant une période clé du développement du marché de l'art français. En mettant ainsi l'accent sur la maison de ventes aux enchères comme l'un des lieux centraux de l'art, cette étude ouvre de nouvelles perspectives pour l'histoire de l'art du XIXe siècle.
L'ouvrage de Tessa Friederike Rosebrock, issu de la thèse qu'elle a soutenue en 2010 à l'Université libre de Berlin, revient sur l'histoire du musée des Beaux-Arts de la ville de Strasbourg depuis sa fondation en 1802 jusqu'à la période de l'immédiat après-guerre et en particulier pendant la période d'occupation nazie. En s'appuyant sur des sources jusqu'ici inexploitées, l'auteur met en lumière le rôle central joué par le directeur de l'établissement entre 1940 et 1944, l'historien de l'art allemand Kurt Martin, opposant au régime nazi. La portée de cette étude biographique s'étend bien au-delà de l'Alsace annexée et de la région de Bade, elle éclaire la politique culturelle et artistique et la vie des institutions culturelles françaises et allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale.Par ailleurs, l'auteur a également porté une attention approfondie à l'histoire des provenances des œuvres acquises par Kurt Martin pour le musée des Beaux-Arts de Strasbourg. Elle porte plus particulièrement son intérêt sur les acquisitions de peintures françaises et retrace le parcours de la collection pendant le régime nazi, entre son transfert dans des dépôts sécurisés allemands et sa réinstallation dans le Palais Rohan après la fin du conflit, sans oublier les expositions organisées pendant et après la guerre. Enfin, l'ouvrage s'achève par une ouverture sur le renouveau culturel qui s'est produit après 1945 de part et d'autre du Rhin.Ce livre est une contribution majeure à l'histoire des musées et des collections et pallie le manque de recherches approfondies sur les réseaux relationnels en place dans les musées allemands pendant la Seconde Guerre mondiale.
Tout tableau est un fragment. Mais qui, du cadre ou du mur, construit le lieu de la peinture ? Que s'est-il passé lorsque cette énigme occidentale fut confrontée à l'époque moderne à une autre représentation du monde ? Si l'Europe des Lumières est souvent caractérisée par les chinoiseries et l'ornement rocaille, c'est un nouveau regard sur l'Extrême-Orient qui est analysé ici, celui qui lie l'histoire du tableau à une idée de l'espace transmise par les décors des objets venus d'Asie. Dans quelle mesure la présence réelle ou fantasmée de l'Orient a-t-elle modifié le rapport de la peinture au support qui la donne à voir ? Tel est l'objet de ce livre qui présente le changement de paradigme dans la construction du goût suscité par les notions orientales de paysage, de lointain et de vide, pour que le sort de la peinture se transforme. D'où vient la place particulière qu'elle acquiert au XVIIIe siècle ? De quelle façon fut bouleversée son exposition pour qu'elle devienne le tableau que nous connaissons aujourd'hui ?
Le comte Harry Kessler (1868–1937) est une figure essentielle de la vie des arts en Europe à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Sa triple éducation allemande, anglaise et française le voue dès l'origine à une mobilité qui devient bientôt le maître-mot de son existence de collectionneur et de mécène, de critique, de directeur de musée. Resté longtemps inédit, le Journal qu'il a tenu pendant près de soixante ans en est le dépôt et le témoin assidu. Les quelque dix mille pages manuscrites de ses carnets livrent un document exceptionnel, le miroir alerte et sensible où Kessler capte sur le vif les mouvements qui ont agité les idées, la société, la politique et les arts à Paris, Berlin, Londres ou Bruxelles entre 1890 et la veille de la Seconde Guerre mondiale.Les deux volumes de la présente édition s'attachent en particulier aux considérations et aux propos sur l'art et les artistes de son temps. Lecteur de Nietzsche, Kessler a toujours vu dans l'art " le grand stimulant de la vie ", il veut en faire le ferment et le levier, sinon d'une révolution, du moins d'une réforme et d'un progrès des esprits. À cette fin, il s'engage avec passion dans les débats esthétiques d'une époque aussi inquiète que féconde, il visite les ateliers, fréquente les artistes, les soutient et les impose contre le carcan des académismes, le conservatisme de la politique impériale et les idéologies délétères de la République de Weimar. Dans ce combat, l'art et les artistes français tiennent la vedette. Kessler en est l'infatigable champion, le passeur diligent et avisé, au moment où s'invente en Allemagne, avec Hugo von Tschudi à Berlin ou Alfred Lichtwark à Hambourg, l'idée même du musée moderne.
Stefan Germer a consacré l'un de ses derniers grands ouvrages à l'historiographe et théoricien d'art du Grand Siècle, André Félibien. L'auteur analyse, comment, sous le règne de Louis XIV, Félibien est parvenu à formuler une conception nouvelle de l'art qui marquera la théorie et l'histoire de l'art jusqu'au XIXe siècle. Il montre comment grâce à ses écrits, Félibien a gagné la reconnaissance générale. Il décrit dans le détail sa brillante ascension sociale qui lui a fait accéder aux plus grandes instances politiques et artistiques du royaume, et a fait de lui une figure d'autorité. L'attention portée aux écrits de Félibien – descriptions et récits de fêtes, monuments et décorations – met en perspective leur lien avec la rhétorique monarchique et sa mise en scène. Tous comme les écrits théoriques, jalons de la critique d'art et de l'historiographie, ils participent de la doctrine artistique et académique caractéristique du temps. L'ouvrage de Stefan Germer se distingue particulièrement par l'exposition de sources inédites et ses riches illustrations. Il est une référence incontournable pour la connaissance de la biographie de Félibien et plus encore, il met en évidence la portée durable de ses écrits dans la manière de penser l'histoire de l'art.