Les inégalités de santé représentent un enjeu majeur de justice sociale. Si nombre de déterminants sociaux de la santé ont été identifiés, l'analyse des processus qui produisent ces inégalités reste à approfondir. L'approche sociologique considère qu'elles représentent l'une des manifestations les plus saillantes de l'inscription des structures sociales dans les corps. Il importe ainsi, dans une perspective intersectionnelle, d'appréhender les rapports sociaux de pouvoir – renvoyant aux positions
de genre, de classe et de race – qui façonnent les pratiques. Cette approche invite aussi à ne pas appréhender le biologique indépendamment du social mais à penser l'interaction complexe entre ces deux dimensions. Elle engage enfin à analyser les pratiques de santé au sein de trajectoires de vie, de la naissance jusqu'à la mort, des atteintes à la santé jusqu'à la prise en charge par le système de soins.Cet ouvrage est issu de la leçon inaugurale prononcée au Collège de France le jeudi 3 avril 2025 par Nathalie Bajos, professeure invitée sur la chaire annuelle Santé publique pour l'année académique 2024-2025.
De quoi sont faites les relations entre employés et patrons, élèves et enseignants, accusés et juges, officiers et soldats du rang, enfants et parents, patients et soignants, gourou et fidèles, etc.? Ce numéro propose de repartir de l'autorité, notion centrale et problématique de notre modernité politique, pour la penser comme une relation sociale. Elle se caractérise, par rapport à d'autres relations de pouvoir, par le fait d'être fondée sur des statuts de participation a priori asymétriques. En saisissant l'autorité comme un travail relationnel, une mise à l'épreuve et un ensemble d'expériences sensibles, les articles explorent les moments critiques qui construisent, stabilisent et mettent à l'épreuve les relations d'autorité, ainsi que les dispositifs matériels, spatiaux, langagiers et moraux qui les produisent et dans lesquels elles s'inscrivent.
Depuis les années 1990, le mal-logement gagne du terrain dans les grandes villes
européennes. On estime qu'il existe près de 900 000 personnes sans domicile en Europe
et 19 millions qui vivraient dans des habitats indignes.Ces chiffres sous-estiment très probablement la gravité du problème. En France comme ailleurs,
la cherté du logement et l'augmentation des inégalités résidentielles ont conduit les personnes les plus
modestes à se replier vers des habitations excentrées, parfois dégradées et, dans les cas les plus ex-
trêmes, à avoir recours aux centres d'hébergement et aux habitations de fortune.L'une des figures centrales de l'exclusion, le sans-abri, suscite une attention médiatique saisonnière.
Elle n'est cependant que la partie visible d'une nébuleuse de myriades de situations précaires. Un
nombre croissant de personnes vivent ainsi éloignées des grands centres urbains, dans des camions
ou des cabanes, campent à l'année, ou ne fréquentent pas (ou plus) les structures d'aide.Quelles trajectoires ont conduit ces personnes à vivre aux marges du logement ordinaire?
Quelles difficultés spécifiques rencontrent-elles? Comment vivent-elles concrètement au
quotidien? Quelles ressources et quelles stratégies mettent-elles en place pour (sur)vivre et
quels liens ont-elles avec les services d'aide?À partir des résultats de plusieurs enquêtes Insee et Ined, et d'un travail sur le ter-
rain auprès de ces populations mal-logées ou sans domicile, les contributeurs donnent ici
la parole à ces femmes et ces hommes que la vie a un jour laissés au bord de la route.L'ouvrage, préfacé par Manuel Domergue, directeur d'études à la Fondation Abbé Pierre, expert
des questions de précarité et de mal-logement, permet de dresser le portrait de ces invisibles, au
plus près de leur réalité quotidienne.
Par quelles techniques, quels discours, selon quelles temporalités et par quels acteurs s'élabore, se performe et se diffuse le travail de la preuve? Dans le sillage de la philosophie et de la sociologie pragmatique qui ont de longue date thématisé la question de l'enquête et de la preuve, ce dossier en explore les trajectoires multiples dans les espaces juridiques, journalistiques, médicaux, scientifiques et artistiques où elles prennent forme. Il interroge la collecte des traces et leur devenir preuve à la lumière de leurs topographies singulières - intimes (le corps), matérielles (les images, les archives), ou plus abstraites (les opérations mathématiques). Cette approche processuelle porte une attention particulière à l'incertitude propre aux étapes de qualification, de vérification, de mise en débat et en récit qui transforment, ou pas, une trace en preuve. Les terrains d'enquête investis ici débordent l'arène judiciaire et impliquent des intermédiaires qui participent au travail de la preuve de manière informelle ou plus institutionnelle. La réflexion porte également sur les nouvelles techniques de repérage, de monstration et de démonstration, lesquelles peuvent reconfigurer le rôle du témoin et de l'expert. Il s'agit ainsi de mieux saisir en quoi la multiplication des acteurs, des formes et des espaces d'investigations modifie les pratiques de l'enquête et l'épistémologie de la preuve.
Ces dernières décennies, la production et le trafic de drogues ont souvent été étudiés sous un angle alarmiste et sensationnaliste, à travers la menace de l'absence, la défaillance ou la complicité des États dans les régions concernées par le trafic ou la production de drogues. En revanche, plus rares sont les études qui ont tâché d'avancer cet argument en adoptant un regard "par le bas", en analysant en quoi les activités illégales constituent aussi des activités de subsistance qui soutiennent autant des mobilisations que des actions de gouvernement.Cet ouvrage propose de combler ce manque à partir de l'étude de la production de coca en Bolivie et au Pérou pour analyser les interactions complexes entre État, économie illicite et mobilisations à partir de l'étude du rapport à l'État qu'entretiennent les cultivateurs de coca et leurs organisations sociales. Il prend pour point de départ deux régions productrices – le Tropique de Cochabamba (Bolivie) et la Vallée des fleuves Apurimac, Ene et Mantaro (Pérou) - pour lesquelles il est estimé que près de 90% de la coca est destinée aux marchés illicites de la cocaïne.Par l'étude comparée de ces deux cas et grâce à une enquête ethnographique longue, il ressort que les mobilisations de défense de la coca ne s'inscrivent pas contre l'État, mais bien avec lui. Grâce à la coca, les organisations de cultivateurs parviennent consolider des pratiques de gouvernement local, construisent du commun et des espaces d'autonomie qui leur permettent de se mobiliser. Pour autant, elles savent également jouer avec une certaine malice sur les registres dominants des risques associés au narcotrafic, au narcoterrorisme pour faire valoir de nouvelles infrastructures, des services publics, des fonctions politiques et administratives que leurs dirigeants parviennent à occuper. Ce faisant, ces organisations, dirigeants et cultivateurs parviennent à "saisir l'État", ce qui leur permet à la fois d'administrer les ressources étatiques mais également retracer les frontières des activités légales et illégales, licites et illicites.Les mécanismes par lesquels cultivateurs de coca et organisations sociales parviennent à se saisir de l'État diffèrent sensiblement en fonction des relations État-sociétés et de l'ancrage des partis politiques au niveau national, laissant dévoiler l'importance des relations corporatistes dans la Bolivie d'Evo Morales et des logiques entrepreneuriales dans un Pérou marqué par une importante défiance à l'égard du personnel politique.
Accords de double nationalité, externalisation des contrôles aux frontières, multiplication des ministère publics en charge des diasporas... Comment les politiques ciblant les flux migratoires transforment-elles l'État? Le présent ouvrage renouvelle les débats sur le transnationalisme qui, depuis plus de 30 ans, animent les études migratoires. Si les premières études sur les pratiques transnationales des migrants se sont développées sans prendre en compte l'État, Thomas Lacroix explore au contraire, avec le concept de " transnationalisme migratoire ", la relation étroite entre " État transnational ", c'est-à-dire l'ensemble des politiques et administrations d'un État destiné à réguler les flux transnationaux, et " société transnationale ", soit l'écheveau des institutions sociales permettant de maintenir des liens, des pratiques et des relations par-delà les frontières. L'auteur propose ainsi la première théorie globale de l'État transnational en lien avec une théorie sociale de la société transnationale.S'appuyant sur plus de 20 ans de recherches sur des terrains variés – dans les pays du Nord comme du Sud, dans des espaces de départ, de transit ou de destination –, ce livre fournit une boîte à outils pour détacher la question migratoire des passions mortifères et mieux comprendre les impasses des politiques migratoires actuelles.
C'est à partir de 1868, au début de l'ère Meiji, que le Japon s'empare réellement des questions de santé publique. Face à la nécessité de structurer le corps médical, les différents gouvernements tentent d'établir un système de santé comparable à celui des puissances occidentales.À cette époque, les concepts eugénistes du britannique Francis Galton se diffusent progressivement dans les milieux scientifiques et intellectuels japonais, et vont fortement influencer les politiques mises en place notamment pour encadrer les pratiques abortives, jusqu'à aboutir, en 1948, à la promulgation de la loi relative à la protection eugénique.Loin de se cantonner au pouvoir, le mouvement eugéniste japonais devient un étendard qui rassemble des hommes et des femmes aux parcours divers (généticiens, féministes, politiciens, etc.), tous unis par une même volonté: celle d'"améliorer la race japonaise" et d'en assurer sa pérennité.Ainsi, après la guerre, cette politique fut renforcée et étendue, à l'aide par exemple du planning familial, dans le but de reconstruire le pays. Ce n'est qu'à partir des années 1990 qu'un réveil progressif se fait jour et que les pratiques eugénistes sont remises en question.L'ouvrage d'Isabelle Konuma explore ces politiques eugénistes et la législation singulière qui en découla, marquée par des périodes de restriction des naissances et des périodes d'incitation à la procréation. Il décrit en détails cet eugénisme protéiforme, modelé par des problématiques vernaculaires, et apporte un éclairage indispensable sur cette histoire peu connue.
Nous avons choisi de centrer notre premier volume sur les archives périssables du militantisme artistique que nous avons intitulé L'inarchivable en résistance. Il s'agit de réfléchir à la façon dont l'archive interagit avec des contextes en tension, en période de troubles politiques, en temps de guerre ou de censure, mais aussi lorsque le média ne permet qu'un processus d'archive à la marge. Qu'est-ce qui fait archive dans ces conditions et, son corollaire, qu'est-ce qui fait œuvre ?Maël Forlini questionne l'archive au regard de la mort et plus particulièrement dans le contexte de la pandémie de VIH ou dans l'univers carcéral. Que peut l'archive dans ces situations extrêmes et que peut-elle faire de sources vocales et sonores qui sont par essence fragiles et évanescentes ? Raphaël Forment apporte une contribution sur le hacking et le live coding au prisme de l'archive et analyse comment l'archive se renouvelle en contact avec les nouveaux médias et la dématérialisation de certains aspects de la création. Alexandre Michaan propose d'expliquer la fabrication d'une archive a posteriori pour documenter les états d'une œuvre en devenir de par l'obsolescence de ses matériaux de constitution. Roberta Trapani aborde ainsi la mise en œuvre d'art et en patrimoine d'environnements singuliers et leur classement en archives dans des contextes de politiques territoriales parfois contradictoires. Enfin, Maurane Charles fait de l'archive ou de l'inarchivable une question de terrain en étudiant un festival de littérature indépendante, entre marge et tentation d'institutionnalisation.Ces cinq contributions interrogent la transformation des processus de création en " objets patrimoniaux " et réfléchissent à la question de ce qu'il convient et de ce qu'il est possible de conserver sans altérer l'œuvre. Demeure-t-il un chemin alternatif entre une dimension institutionnelle revendiquée et les pièges de l'hyperpatrimonialisation actuelle ?
Travail de l'éminent historien de la Chine traditionnelle Ge Zhaoguang, Qu'est-ce que la Chine? propose un récit de l'intérieur. Il aborde les problèmes sensibles de l'identité chinoise et il montre comment la recherche moderne sur la Chine – qu'elle soit menée en Chine, en Asie de l'Est ou en Occident – a tenté de donner un sens aux frontières territoriales changeantes du pays et à la diversité des groupes ethniques et culturels. Ge considère, par exemple, l'ancien concept de tianxia, littéralement " tout ce qui existe sous le ciel ", qui attribuait la suprématie à la cour impériale et un statut moindre aux fonctionnaires, citoyens et aux peuples tribaux. Le gouvernement chinois fonctionne-t-il toujours avec une croyance en la règle divine du " tout ce qui existe sous le ciel ", ou a-t-il adopté une vision différente des autres acteurs, à l'intérieur et à l'extérieur de ses frontières actuelles? Répondant à la fois aux théories occidentales de l'État-nation et aux intellectuels chinois désireux de promouvoir " l'apprentissage national ", Ge offre un récit perspicace et érudit de la façon dont la Chine conçoit sa place dans le monde. Tout en s'attaquant à des forces historiques et culturelles complexes guidant le fonctionnement interne d'une nation souvent incomprise, Ge fait également émerger de nombreuses nuances de la rencontre de la Chine avec le monde contemporain, utilisant le passé du pays pour expliquer des aspects de son présent et pour donner un aperçu des différentes voies qu'il pourrait emprunter au cours du XXIe siècle. Comme le souligne l'historien Mark C. Elliott, de l'université d'Harvard, dans son compte rendu de la traduction anglaise, les non-sinophones ont bien trop peu accès aux opinions des intellectuels chinois d'aujourd'hui. Ce livre donne un excellent aperçu des principales questions qui se cachent derrière l'énigme de l'identité chinoise moderne.
La Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, proclamée le 7 décembre 2000, introduit le concept de " valeurs " dans le langage de l'Europe. Depuis lors, le répertoire qui lui est associé (dignité, liberté, égalité, solidarité, citoyenneté, justice) se caractérise par son omniprésence dans les stratégies de communication et de mobilisation des institutions, formant le principal pilier de légitimation de la construction européenne.À l'heure où l'association entre démocratie et État de droit ne semble plus aller de soi, où l'impératif de sécurité est souvent opposé au respect des libertés et où la libre circulation menace parfois les exigences de justice sociale, Justine Lacroix rappelle les liens indissociables entre liberté individuelle et autodétermination collective, insiste sur la nécessité de maintenir le sens des distinctions entre libéralisme et autoritarisme, et s'interroge sur la volonté de l'Union de construire un " espace de liberté, de sécurité et de justice ". La conviction qui anime cet ouvrage est que la pensée politique a un rôle à jouer pour élucider les vocables dont se réclament les Européens, tout en laissant une large part aux conflits d'interprétations qui sont au cœur de toute activité démocratique.
Fort d'une enquête de terrain fouillée au sein de l'administration foncière de deux régions des basses terres éthiopiennes, Mehdi Labzaé décrypte les relations entre agents et administrés, les dynamiques de contrôle internes à la fonction publique, et notamment le rôle du parti du gouvernement. Par des réunions lénifiantes, des évaluations humiliantes et la présence quotidienne d'agents du parti, des fonctionnaires aux conditions souvent précaires sont contrôlés tout autant qu'ils contrôlent les paysans et les terres. La " participation " vantée par les bailleurs internationaux, tout comme la lutte contre la corruption, deviennent des ressources dans les rapports de pouvoir entre les fonctionnaires, partisans et paysans, montrant comment les mécanismes de domination s'inscrivent dans des cadres idéologiques mouvants.Cette analyse originale et ancrée porte une attention particulière aux pratiques concrètes qui fondent la domination du régime autoritaire, à rebours des approches strictement typologiques opposant l'autoritarisme à la démocratie ou au totalitarisme. À travers ce portrait précis et empathique de la bureaucratie éthiopienne, le livre permet de comprendre comment le régime du FDRPE a tenu pendant vingt-sept ans et offre des clés pour appréhender la guerre civile qui déchire actuellement l'Éthiopie.
De son élection à la présidence du Congrès en 1929 jusqu'à sa mort en 1964, Jawaharlal Nehru est resté une figure dominante de la politique indienne, un homme qui a laissé une empreinte indélébile dans l'histoire de l'Asie du Sud. En tant que chef de file de la lutte nationaliste et en tant que premier et plus ancien Premier ministre de l'Inde, ses idées ont façonné les contours politiques du pays et ont laissé une empreinte si profonde que son héritage continue d'être débattu aujourd'hui. De son vivant, comme après Nehru a incarné beaucoup de choses pour beaucoup de gens. Allant au-delà des étiquettes imposées par le discours contemporain, ce livre éclaire les quatre principaux débats que Nehru a eus avec ses contemporains: Mohamed Iqbal, Mohamed Ali Jinnah, Sardar Patel et Syama Prasad Mookerjee – qui sont essentielles pour comprendre ses idées et la longévité de son influence jusqu'à notre époque. Nehru n'est peut-être plus en vie pour répondre à ses détracteurs aujourd'hui, mais il fut un temps où il se dressait vigoureusement contre ses adversaires, débattant des questions les plus profondes de l'histoire de l'Asie du Sud et influençant de manière décisive les événements politiques. C'est ce Nehru intellectuellement combatif que nous rencontrons dans ce livre – exprimant des désaccords idéologiques, forgeant des alliances, façonnant l'opinion politique, offrant des visions d'avenir et jalonnant le champ politique.Nous avons vu resurgir ces dernières années les questions qui étaient au cœur des préoccupations de Nehru: la sacralité de la constitution, la liberté d'expression, le rôle de la religion dans la société, la représentation des musulmans, les échanges avec la Chine. Les conflits ont repris avec virulence et l'héritage de Nehru et de ses disciples est remis en question comme jamais auparavant. Il est donc particulièrement opportun et important de pouvoir revenir aux sources de ces débats.