" Les femmes qui se parfument doivent être admirées de loin ": le mot d'ordre est quasi unanime à la fin du XIXe siècle. En écho au discours médical qui accuse les effluves artificiels de tromper sur la véritable nature et sur l'état de santé de la femme, les manuels de savoir-vivre de l'époque condamnent celles qui négligeraient les règles strictes concernant l'usage et le dosage des parfums. Pour les écrivains fin-de-siècle, le danger réside davantage dans le pouvoir addictif et lénifiant des senteurs féminines. Pris au piège de ces odeurs, les héros romanesques qui les respirent plongent dans des états seconds, dont seule la mort parvient – parfois – à les libérer.Le présent ouvrage étudie la façon dont dialoguent ces trois discours. Par l'analyse des romans Nana de Zola, Notre cœur de Maupassant et L'Ève future de Villiers de L'Isle-Adam, cet essai se propose de montrer comment, au crépuscule du XIXe siècle, les présupposés sociaux et scientifiques concernant les odeurs composent l'imaginaire collectif dans lequel puisent les auteurs pour créer des héroïnes toujours plus séduisantes, menaçantes… et parfumées.
En affirmant que " la préoccupation de l'auteur africain n'est pas son rapport avec le continent noir ", mais qu'elle est " avant tout littéraire, comme pour tout écrivain ", Alain Mabanckou partage la position des écrivains de la Migritude et rompt avec les choix des générations précédentes. Désormais, il ne s'agit plus de faire connaître les particularités d'une culture, ni de dénoncer les violences subies, mais de trouver comment exister, en tant qu'écrivain, dans un " entre-deux " instable et délié du territoire géographique, où l'imaginaire est confronté à une permanente circulation des références culturelles. Situation complexe, dont l'ambivalence est redoublée par celle du système littéraire francophone, puisque la reconnaissance des écrivains émigrés reste attachée, très souvent, à des marqueurs signalant leur altérité ou leur situation périphérique.Cet essai entend saisir de quelle manière Alain Mabanckou parvient à gérer ces attentes en plaçant, au cœur de sa pratique scripturale, la volonté de s'en libérer. L'étude de ses romans, et notamment de Verre Cassé, montre comment l'écrivain construit des intrigues qui, tout en semblant rendre compte de réalités africaines, mettent à mal les codes de représentation réaliste, par leurs scénographies ou par des narrateurs à la parole peu fiable. Alors que certains personnages affirment la nécessité du témoignage – topos de la littérature africaine impliquant engagement et vérité –, le récit déjoue simultanément cette décision. Il se veut, avant tout, une fiction – une feintise.
Au XVIIe siècle, en France, le chœur, véritable colonne vertébrale des tragédies grecques, déserte les scènes théâtrales. Mais s'il disparaît en tant que groupe physiquement présent, l'élément choral ne s'absente pas pour autant.Tel est l'enjeu de cet essai: mettre à jour, à partir des récritures d'Antigone et d'Iphigénie par Jean de Rotrou et par Jean Racine, les traces du chour antique dans la tragédie française du XVIIe siècle. Mais il s'agit aussi et surtout de montrer que l'éviction et la reconfiguration de ce médiateur désormais indésirable entre la scène et la salle, a des conséquences déterminantes sur la composition de l'action, les caractères des personnages et l'expérience du spectateur. L'ouvrage offre ainsi un éclairage inédit sur le fonctionnement dramaturgique de la tragédie classique, tout en invitant à s'interroger sur les véritables causes du redéploiement du chœur dans la production théâtrale ultérieure.
En prenant le contrepied du postulat, encore dominant dans les départements de littérature et dans les programmes de l'école publique, que les interprétations "savantes" des récits littéraires prennent leurs distance avec des phénomènes relatifs à la pratique "ordinaire" de la lecture (implication affective dans l'histoire, croyance en l'existence des personnages), Aurélien Maignant pose l'hypothèse que la distinction entre lecture "ordinaire" et "lecture savante" est largement caduque.En effet, aucun discours porté sur une fiction ne peut s'empêcher de proposer une version alternative du monde raconté, version à laquelle il fait semblant de croire. Chaque interprète se situe dans une position comparable à celle des personnages, non pas en habitant directement la fiction, mais indirectement, en la cohabitant. D'Edgar Allan Poe au marquis de Sade, en passant par Horace de Corneille, cet ouvrage s'interroge sur les univers de croyance comme mises en jeu du monde.
Parler d'une " littérature du travail ", n'est-ce pas en soi un oxymore, une contradiction dans les termes? Pourquoi, en effet, la littérature, envisagée comme activité esthétique par excellence, en viendrait-elle à prendre pour objet le travail? Quelle importance les écrivains contemporains accordent-ils à la besogne quotidienne, aux gestes banals, aux lieux triviaux que sont l'usine et les locaux d'entreprise? Pourquoi s'intéresser aux univers de travail pourtant éloignés du labeur d'écrivain?Si l'on admet le postulat d'une séparation entre le fait social du travail et les écrivains, on peut dès lors se demander comment ces derniers peuvent prétendre dire ou écrire le travail? Il semble qu'un gouffre doive être franchi pour que la littérature s'approche de la condition laborieuse. Ces enjeux touchent aux problèmes du rapport de l'écrivain au monde social et de sa place dans la division du travail. Axé sur l'analyse de trois ouvrages contemporains – Les Fils conducteurs de Guillaume Poix (2017), Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas (2010) et Le Laminoir de Jean-Pierre Martin (1995) – le présent essai explore les textes comme des configurations problématiques, traversées par des tensions qui se cristallisent au coeur de la représentation du travail.
Auteur de deux romans de science-fiction, La Zone du Dehors (1999) et La Horde du Contrevent (2004), ainsi que d'un recueil de nouvelles, Aucun souvenir assez solide (2012), Alain Damasio crée, par une narration polyphonique, des territoires imaginaires incarnés et nourris de philosophie. Ainsi, les inventions langagières propres à son écriture se fondent sur la nécessité de rendre à la création littéraire l'une de ses vertus fondamentales: celle de faire vivre un univers qui invite le lecteur à réfléchir sur ce qu'être vivant signifie.L'étude de Stéphane Martin retrace le parcours éditorial original de l'écrivain, avant d'aborder la sensualité inhérente à la poétique de La Horde du Contrevent. Colin Pahlisch, quant à lui, met en lumière les racines et implications philosophiques de l'œuvre d'Alain Damasio, par l'analyse de la communauté et du rapport à l'Autre. La réunion de ces deux perspectives critiques dans un même ouvrage a ainsi pour ambition d'enrichir d'un souffle pluriel l'expérience de cette quête intime qui guide tout lecteur à travers le texte.
Le monde selon Beckett est installé dès le premier roman. Autour de la figure-titre, une ronde de personnages burlesques tisse un fond d'intrigue dont Murphy se détache, en posture recroquevillée et dans une perspective cohérente : la "mort aux choses sensibles" comme seul espoir de sérénité et d'unité. Cette position d'être pensant est pourtant sans avenir et Murphy, en tant qu'homme, se verra anéanti dans l'immuable paysage d'un "fiasco généralisé". Quelques romans plus tard apparaît Molloy, dans un dénuement à la fois saisissant et invraisemblable, au terme d'un parcours dont l'entier de la narration se présente comme un écho. Le livre propose un trajet en deux étapes, où l'avènement de Molloy en "figure parlante" fait suite à la chute du premier homme beckettien.
Comment définir ce qu'est un monde ? Comment expliquer la chute irrémédiable des empires bâtis par l'homme ? Quelle voie choisir dès lors que la condition humaine se révèle tragique ? Telles sont les implications philosophiques des sept romans de Jérôme Ferrari parus à ce jour. Ces récits ne se réduisent cependant pas à de simples questionnements; ils permettent à la philosophie de " parler la prose du monde ". C'est ainsi, par des trames narratives aux qualités proprement romanesques, façonnant des intrigues captivantes et des personnages crédibles, autant qu'un univers cohérent, que l'auteur offre dans ses romans le dévoilement d'une vérité métaphysique.
Afin de susciter un sentiment d'empathie chez le lecteur et d'empêcher toute identification naïve de sa part, Jérôme Ferrari élabore des récits à la structure complexe et à la narration polyphonique. Chaque voix porte un univers fictionnel dans lequel les conceptions du monde comme les désirs s'opposent sans se résoudre, mais où le chaos finit par former l'harmonie. Au-dessus du tumulte s'élève alors une voix, celle de l'œuvre. Ainsi, par l'étude des aspects structurels, thématiques et narratifs traversant l'ensemble des romans de Jérôme Ferrari, cet essai se propose de mettre en lumière les contours et les principaux éléments de son univers romanesque.
Ce livre présente neuf études de cas qui se proposent, chacune à sa manière, d'examiner les rapports complexes que la littérature a entretenus, au long des XIXe, XXe et XXIe siècles, avec le droit, l'histoire, l'innovation scientifique, le marketing, la médecine, la politique, le rap, la sociologie et le théâtre. Elles offrent une réflexion d'une part sur l'usage que l'on peut faire de la littérature dans ces domaines, d'autre part sur les conséquences de cet usage sur les pratiques du droit, de l'histoire, etc. Il apparaît cependant rapidement que ces neuf détours appellent autant de retours sur la littérature. En effet, chacun des cas étudiés en éclaire certaines facettes : soit parce que les objets considérés instaurent une limite entre " la littérature" et le reste, soit à l'inverse parce qu'ils la rendent poreuse. Plus encore : par contagion, il semble que certaines productions usant de la littérature sont elles-mêmes susceptibles de faire littérature, c'est-à-dire de provoquer un effet littéraire, voire parfois de s'instituer comme littérature.