Cette recherche analyse les enjeux juridiques, religieux et sociaux liés aux pratiques anticonceptionnelles et à la maternité hors mariage en France, du bas Moyen Âge au XIXe siècle. L'auteure part du rôle central de l'Église catholique dans la régulation de la sexualité féminine et de la procréation, rôle qu'elle met en perspective avec des scandales contemporains ayant ravivé son intérêt pour ces questions. L'objectif est de comprendre comment le droit canonique et le droit séculier ont encadré, sanctionné ou toléré les stratégies féminines de refus de maternité.La première partie retrace l'influence du droit canonique entre le XIIe et le XVIe siècle. Elle montre comment le mariage et la maternité constituent les piliers de la définition ecclésiale de la femme, tandis que toute pratique anticonceptionnelle relève du secret, de la magie ou de la sorcellerie. L'auteure rappelle également le poids des théories médicales antiques et les débats théologiques sur l'animation de l'embryon, qui façonnent la perception morale et juridique de l'avortement. La seconde section révèle la manière dont les théologiens ont progressivement imposé un contrôle strict sur la sexualité féminine, malgré l'absence de définition univoque du péché et du délit en matière de contraception ou d'avortement.La deuxième partie examine l'emprise croissante du pouvoir séculier entre le XVIe et le XIXe siècle. Sous l'impulsion royale, la procréation devient une affaire d'État, illustrée par l'édit d'Henri II sur la déclaration obligatoire de grossesse. Malgré des pratiques variables selon les régions, les femmes restent au cœur des soupçons, tandis que les débats religieux sur le statut du fœtus se prolongent. À l'époque moderne, l'interdiction morale demeure forte, mais la contraception conjugale devient progressivement tolérée, contrairement à l'avortement, de plus en plus réprimé. La Révolution et l'Empire réaffirment le rôle central du mariage, renforcent le contrôle de l'État sur la maternité et criminalisent l'avortement, tout en maintenant une vision profondément nataliste. Au XIXe siècle, les préoccupations démographiques et le poids du catholicisme resserrent encore les contraintes pesant sur les mères célibataires, les sages-femmes et les pratiques de limitation des naissances.L'idée maîtresse de l'ouvrage réside dans la mise au jour du rôle déterminant de l'Église, puis de l'État, dans la construction d'un contrôle continu de la maternité. Parmi ses points forts: la richesse des sources, la variété des textes mobilisés, et une analyse fine des continuités et ruptures entre normativité religieuse et législation séculière.
La démocratie libérale est en crise dans le monde entier, incapable de faire face aux problèmes urgents tels que le changement climatique. Il existe cependant une autre voie?: la démocratie coopérative. Des coopératives de consommateurs aux coopératives de crédit, des coopératives de travailleurs aux mutuelles d'assurance, des organisations à but non lucratif à l'aide mutuelle, d'innombrables exemples prouvent que les gens qui travaillent ensemble peuvent étendre les idéaux de la démocratie participative et de la durabilité à tous les aspects de leur vie. Ces formes de coopération ne dépendent pas de la politique électorale, au contraire, elles exploitent les pratiques et les valeurs de longue date des coopératives?: l'autodétermination, la participation démocratique, l'équité, la solidarité et le respect de l'environnement.Bernard E. Harcourt développe une théorie et une pratique transformatrices qui s'appuient sur des modèles mondiaux de coopération réussie. Il identifie les formes les plus prometteuses d'initiatives coopératives et distille ensuite leurs enseignements dans un cadre intégré.Œuvre créative de théorie critique normative, Coopération offre une vision positive pour relever les défis impérieux qui se posent à nous et qu'en s'appuyant sur les valeurs fondamentales de la coopération et sur le pouvoir des personnes qui travaillent ensemble, un nouveau monde de démocratie coopérative est à notre portée.
Max Horkheimer, philosophe et sociologue, est l'un des plus éminents représentants de l'École de Francfort et de la théorie critique.
Publié en 1963 et traduit ici pour la première fois en français, Du préjugé (Über das Vorurteil) réunit le texte d'un exposé de Horkheimer et la discussion qui l'a suivi, tenus en 1962.
Dans ce court essai, Horkheimer analyse la structure du préjugé, sa forme apparemment inoffensive et ses effets destructeurs. Loin d'être une simple erreur de pensée, le préjugé relève d'une disposition à la fois psychique et sociale : il exprime le besoin de certitude, d'appartenance et de supériorité, il contribue à justifier et à maintenir les hiérarchies établies.
La discussion, quant à elle, réunit sept intervenants venus de la philologie, de la théologie, de l'histoire, de la sociologie, du droit et de la critique d'art. Elle approfondit la réflexion sur les dimensions culturelles et psychologiques du préjugé, tout en soulignant le rôle essentiel de l'éducation et des médias pour le dévoiler et le combattre.
À l'heure de la montée du populisme et des replis identitaires, Horkheimer nous ramène à une réflexion et à une vigilance critique face aux mécanismes qui divisent la société.
En 1951, une jeune physicienne qui n'avait pas trente ans, Cécile DeWitt-Morette fonde, dans le village des Houches en Haute Savoie, une école d'été aux pratiques novatrices. Cette invention sociale va se révéler particulièrement adaptée à la nouvelle physique théorique – si déroutante et si exigeante – qui va se développer. Très vite, l'École de physique théorique des Houches s'impose comme une institution clé de la physique mondiale. Pierre-Gilles de Gennes, l'un des nombreux Prix Nobel à être passé par Les Houches, n'avait pas hésité à déclarer que l'École " a sauvé sa génération de physiciens ". Pourtant hors du cercle de la discipline, qui sait qu'un village de Haute Savoie accueille une institution légendaire de la physique? Ce livre explore, pour la première fois, avec des cadres sociocognitifs inédits, les fonctionnements et les effets qui ont valu à l'École des Houches un prestige planétaire.À travers les sociabilités créatives d'une École de montagne, on découvre que la science, elle-même, s'y invente autrement. Aux Houches, la science se donne à voir comme une confrontation à des inconnus et comme une bataille qui tente de mobiliser, participants et professeurs, vers de nouveaux " régimes collectifs de créativité ". On peut donc y observer, bien mieux qu'ailleurs, des mécanismes fondamentaux de la créativité scientifique et du " gouvernement " de la science.
En avril 2014, lorsque démarre la guerre à l'est de l'Ukraine, appelée également guerre du Donbass, qui oppose le gouvernement ukrainien à la Russie et à ses relais séparatistes locaux, le centre hospitalier médico-militaire de Kharkiv devient l'un des principaux établissements de prise en charge des blessés militaires, dans un contexte où le sous-financement chronique de l'armée ukrainienne se répercute fortement jusque dans ses hôpitaux. Au terme d'une enquête ethnographique longue de neuf ans, Ioulia Shukan nous emmène suivre les trajectoires d'engagement et de citoyenneté de sept femmes aux profils très différents qui ont fait le choix de devenir bénévoles dans ce centre hospitalier. Outre les dons qu'elles collectent auprès de la population ukrainienne, elles consacrent plusieurs heures par semaine à prendre soin des blessés, leur apportant un soutien logistique et psychologique. Sans formation médicale et novices de l'action en commun, elles réinventent au quotidien les formes de solidarités interpersonnelles et de l'agir citoyen. Leur engagement se fait cependant au détriment de leurs positions sociales et de leurs sociabilités anciennes, quitte à les marginaliser et à les précariser, les enfermant, peu à peu et au long cours, dans ce rôle de bénévole sur fond d'enlisement durable de cette guerre jusqu'à l'invasion militaire à grande échelle de l'Ukraine par la Russie. La fabrique du commun autour du soin aux blessés que Ioulia Shukan restitue nous explique ainsi le fonctionnement de la société ukrainienne et la solidité des liens sociaux qui la soutiennent face à l'adversité depuis 2014 et jusqu'aujourd'hui.
Longtemps perçu comme un " contretemps " des luttes sociales (Fraisse, 2020), le féminisme s'affirme désormais comme une force politique, intellectuelle et sociale majeure, devenant l'un des moteurs principaux des transformations globales. Aujourd'hui, un axe central et structurant du débat féministe se concentre autour de la notion essentielle de consentement, ou plus précisément de la capacité et du droit à consentir. Cette notion établit un pont entre les sphères publique et privée, entre féminisme et démocratie, participant à une redéfinition de cette dernière. Dans ce contexte, les limites et la légitimité de la liberté sont repositionnées, tandis que la question de l'égalité des droits est réinterrogée.Un champ épistémologique du féminisme, malgré ses dissensions internes, apparaît donc indispensable. Ce champ, nécessairement multidisciplinaire et transversal, doit élucider le fonctionnement historique et social de la sexuation, évaluer son impact sur les rapports de pouvoir, et analyser ses implications dans le domaine de la démocratie. Le consentement, notamment sexuel, englobe des dimensions plus larges qui interrogent profondément nos choix de société: devons-nous privilégier l'égalité ou la liberté?Ce colloque international, organisé par la FMSH en mai de 2024, visait à recueillir des contributions éclairantes sur ces débats. Nous avons réuni un groupe d'expertes et de chercheuses dans une perspective transversale, créant des passerelles entre leurs domaines de recherche et la réflexion sur le consentement en tant qu'élément clé de notre démocratie. Les dissensions et désaccords au sein des débats féministes sur la liberté et les droits s'articulent particulièrement autour de deux questions fondamentales: la prostitution et la pornographie. Toutefois, d'autres enjeux cruciaux doivent être abordés pour envisager l'égalité des sexes et des genres dans une démocratie libérale. Quelle est la portée réelle de la libre volonté d'action et du consentement entre les sexes? Quelles en sont les implications?Ce débat scientifique, transversal, multidisciplinaire et international rassemble des perspectives diverses et parfois contradictoires, afin d'approfondir la compréhension du consentement en tant que reflet de l'émancipation des femmes et de l'égalité des sexes dans une démocratie en constante évolution. Nous explorons les tensions et nuances encore en débat, tout en proposant des pistes pour dépasser les perspectives a priori incompatibles. L'objectif est de contribuer à une réflexion collective nécessaire pour progresser en tant que société.
Depuis les années 1970 l'inégalité des revenus et des richesses a grimpé enflèche. Alors que les super-riches ont accaparé la grande majorité des gains de la croissance économique, la part des revenus provenant du travail a diminué. La classe moyenne a stagné et la situation de ceux qui se trouvent au bas de l'échelle s'est encore aggravée. Aux États-Unis, la discrimination structurelle persistante fondée sur la race et le genre exacerbe ces disparités économiques.Économistes, politologues, analystes, sociologues, historiens et spécialistes du droit examinent les causes et les conséquences de cette montée spectaculaire des inégalités. Ils démontrent que ce sont les institutions, les normes, les politiques et le pouvoir, et non le fonctionnement " naturel " du marché, qui déterminent la répartition des richesses et des revenus. Les auteurs soulignent lerôle des idées et des idéologies, en montrant comment l'économie néoclassique et les croyances qui y sont liées ont servi, dans les débats publics, à justifier les inégalités. L'ensemble de ces essais aboutit à une conclusion inéluctable :l'inégalité est un choix. Les règles de l'économie ont été réécrites pour favoriser ceux qui sont au sommet de l'échelle, enracinant les déséquilibres de pouvoir qui creusent le fossé entre les très riches et tous les autres. Les auteurs réexaminent les données relatives aux inégalités, étudient les politiques qui ont conduit à cette situation et esquissent des pistes pour l'avenir.
Izabela Wagner signe la première biographie de la vie et de l'œuvre de Zygmunt Bauman, auteur d'une œuvre intellectuelle majeure longtemps restée méconnue du public français. Sa pensée, multiforme, déborde les segmentations académiques, relevant à la fois de la sociologie et de la philosophie.Né en 1925 en Pologne dans une famille juive et pauvre, Bauman est contraint de se réfugier en URSS en 1939 pour fuir le nazisme. Engagé dans l'armée polonaise exilée, il devient capitaine dans l'armée polonaise à la fin de la Seconde Guerre mondiale, tout en reprenant des études de sociologie à l'Académie de sciences sociales de Varsovie. Devenu membre du Parti ouvrier unifié polonais, communiste, il est évincé à la fois de l'université et du parti en 1968, dans un contexte d'antisémitisme extrême. Réfugié d'abord en Israël, il s'établit à Leeds, au Royaume-Uni, en 1971, ville qu'il ne quittera plus.Izabela Wagner montre comment la double expérience d'exil a forgé les travaux de Bauman. Connu pour sa critique de la modernité et le concept de " modernité liquide ", celui dont la pensée rencontra un succès international en 1991, alors que se terminait sa carrière universitaire, méritait une biographie d'envergure.
De la Grande Guerre, que disent les femmes et les hommes qui la vivent? Que s'écrivent-ils? Lettres, carnets de guerre, journaux intimes, testaments, enregistrements sonores: à travers les archives retrouvées de la Première Guerre mondiale, l'ouvrage explore les multiples résonances de la parole vive, écoutant les voix discrètes des gens ordinaires. Si l'histoire moderne a parfois contesté la qualité d'" ordinaire " à celles et ceux qui furent capables d'écrire, les milliers de documents rassemblés par les explorateurs du for privé ont révélé que, dès avant la Révolution, l'écriture était une activité plus banale qu'on ne l'avait supposé. Le xixe siècle en a démocratisé la pratique, et, avec le recours massif à l'écrit qu'elle a suscité, la Grande Guerre représente un moment majeur pour comprendre et décrire les gens ordinaires, leurs pratiques langagières, leur existence, leur subjectivité. Linguistes et historiens, littéraires, archivistes, anthropologues se rencontrent ici pour questionner leurs archives: comment ont-elles été découvertes? quel rapport entretiennent-elles avec les discours déjà connus de la Première Guerre mondiale? comment, dans ce contexte, se construit le discours ordinaire? Des mots de tendresse aux murmures de révolte, de l'égrenage du quotidien aux dernières volontés, de l'espérance de la victoire au récit de l'attente collective, il dit l'impatience que " ça finisse " et que reprenne le cours des vies singulières.
Le 9 décembre 1905, la loi de séparation des Églises et de l'État est promulguée. Si les deux premiers tomes de cette fresque historique ont dévoilé les difficultés menant à cette étape cruciale, ce troisième volet montre à quel point promulgation et validation ne riment pas toujours.
De nombreux prélats catholiques déclarent le 1er janvier 1906 "jour de deuil", date à partir de laquelle "Dieu n'existe plus". Alors que les motifs d'inquiétude surgissent – la fin du "service public des cultes" et donc de leur financement par l'État, les inventaires des biens d'églises vécus comme une "spoliation" –, le pape choisit la résistance, condamnant successivement toutes les dispositions légales que l'État désire mettre en place pour l'exercice des cultes, et désavoue les évêques français. Le peuple, lui, semble avoir accepté la loi, les élections législatives de 1906 étant un nouveau succès pour la majorité sortante de gauche.
Le recours à une histoire contrefactuelle ("ce qui serait arrivé si…") montre comment des situations en apparence inextricables ont pu être dénouées par une stratégie d'esquive qui rend l'Église catholique "légale malgré elle". Renouvelant une historiographie trop lisse, ce troisième tome donne à lire les efforts d'un trio politique éclatant – Georges Clemenceau, Jean Jaurès et Aristide Briand – pour éviter une "guerre religieuse" résultant d'une "victoire excessive", et permettre à la République d'obtenir une victoire durable car pacificatrice.
L'objectif de cet ouvrage est de mieux comprendre les interrelations entre savoirs et pouvoir en se livrant à une mise en comparaison des évolutions des savoirs sur le droit avec ceux sur la société et ceux sur la nature. Cette mise en comparaison donne à voir un exceptionnel parallélisme des transformations dans le temps de ces trois régimes de savoir. Initialement inspirés par une forte tendance à l'autoréférentialité, par des approches en surplomb, par des vérités imposées, ils semblent de moins en moins en mesure d'échapper aux effervescences venues de la société. Le " social " devient partie prenante de ces trois régimes de savoir. Une telle évolution suggère alors une homologie avec les transformations du régime de régulation politique des sociétés marqué par une remise en cause du monopole d'une régulation par le haut. Finalement, une implication citoyenne de plus en plus évoquée dans les débats sur les savoirs et la place de ces derniers dans la Cité fait écho ou interagit avec les réflexions sur les attentes de redéfinition de l'exercice du pouvoir dans les sociétés dites " démocratiques ".
Pourquoi les hommes se mirent-ils à cultiver des végétaux qui poussaient en abondance autour d'eux? Et comment l'idée d'une transformation de plantes sauvages en domestiques a-t-elle pu germer à l'esprit pour la première fois? Le présent ouvrage apporte une nouvelle réponse à ces vieilles questions. Il montre que la mise en culture des plantes au Proche-Orient ne répondit pas à des soucis de sécurité alimentaire. Elle reflète un désir de transférer les forces vitales des défunts vers les plantes germant sur les sépultures. Il y a plus de 12 000 ans, un pareil stimulus conduisit à la constitution de lignées de graines-ancêtres d'où surgirent progressivement les premières plantes domestiques. En parallèle, la relation entre l'univers mortuaire et les plantes en domestication amorça une révolution des mentalités dont les religions et mythologies du Proche-Orient, de l'Égypte et de la Grèce ont préservé la mémoire. S'appuyant sur les découvertes de l'archéologie et de la biologie les plus récentes, cet ouvrage invite à découvrir un univers mental aussi subtil qu'éloigné des motivations purement pragmatiques, et fondateur des premières civilisations. Il dévoile au nom de quoi l'homme s'est positionné au centre d'un nouveau monde façonné par ses ancêtres, une place qu'il n'abandonnera plus jamais.