Faut-il que les militaires s'expriment et participent au débat ? Indéniablement oui ! Parce que notre temps exige une réflexion renouvelée, et parce qu'il n'est pas sain de cantonner une armée professionnelle à un isolement technique, en marge de la société. La guerre n'a pas disparu de notre horizon. Elle n'est ni hors jeu ni hors la loi. Alors pour son premier numéro, Inflexions a choisi de porter dans le débat public la question du sens de l'action militaire aujourd'hui.
Fait religieux et métier des armes, actes de la journée du 15 octobre 2008
Ce numéro d'Inflexions présente l'intégralité des exposés de la journée d'étude qu'elle a organisée le 15 octobre 2008 à l'EHESS ainsi que la majeure partie des débats qu'ils ont suscités.
Bien des spécialistes se sont épuisés à définir ce qu'est la culture. L'ambition du présent numéro d'Inflexions est de se concentrer sur la culture dite " collective ", qui peut être définie comme un ensemble de connaissances, de croyances, de valeurs, de comportements et de règles qui distinguent un groupe humain. À l'instar de la société civile, le monde militaire est constitué d'armées, d'armes, de subdivisions d'armes, de corps, de régiments, de bâtiments, de bases, d'un entrelacs d'entités cohérentes, se caractérisant chacune par ses codes, ses traditions, ses modes opératoires, bien évidemment conformes aux valeurs pérennes de la France. Or, dans une période où la réalité de la guerre, meurtrière et imprévisible, revient au premier plan, il semble opportun d'évoquer le rôle crucial des cultures militaires, qui participent directement au renforcement de la cohésion. En étant conscient qu'elles ne doivent pas couper les armées du monde civil.
Le corps guerrier : celui qui rassure ou qui terrorise, celui que l'on admire ou que l'on craint, celui qui sauve ou celui qui tue. Mais de quoi s'agit-il ? Du corps guerrier dans son acception la plus large, tel le corps d'armée au généralissime rompu à l'art de la guerre ? Ou du corps du guerrier rompu à la manœuvre et au corps à corps ? Ou encore de l'esprit de corps, garant des forces morales sensées prendre l'ascendant décisif sur l'adversaire au cœur de la bataille ? Derrière ce titre d'une apparente simplicité se cache toute une série de sujets que ce numéro d'Inflexions propose à votre sagacité.
De prime abord le sujet semble lisse. Du point de vue du militaire, s'il s'agit de transmettre des connaissances, un savoir-faire, voire une culture, on pourra penser que c'est affaire de pédagogie au sens le plus large. Transmettre une expérience est plus problématique, mais nous restons là face à des difficultés, précisément, pédagogiques. Quant à la transmission des " valeurs ", elle relève pour une large part de la " tradition ", dont la connotation reste, dans les armées, résolument positive. Mais avec les contributions " civiles " à ce numéro, tout se passe comme si l'on traitait d'un autre sujet. Et une fois encore, l'étrange métier des armes, dans son extravagante singularité, est le révélateur de la question cruciale posée par la transmission conçue comme le " devoir de mémoire ".
La présence de l'opinion publique dans les débats est récurrente. Les politiques publiques la prennent en compte comme une donnée incontournable, notamment dans les domaines régaliens comme celui de la guerre et de la paix. C'est même particulièrement le cas dans ces deux domaines, en raison des conséquences que la guerre et la paix ont sur l'existence et la sécurité des peuples. Mais aussi parce que l'opinion publique peut renforcer la légitimité du prince, en cas de succès, comme elle peut le déstabiliser, en cas d'échec. Mais qu'est-ce que l'" opinion publique " ?
Le militaire français n'est pas au-dessus des lois : il le sait parfaitement ; mieux, il en est convaincu ! Il sait où est la ligne entre l'interdit et le licite. Car partout où il va s'appliquent les règles du droit international, celles de la République française, les règlements et autres guides techniques ou de procédures qui le plus souvent procèdent de la loi, ainsi que les codes éthiques résumés dans le Code du soldat. Reste à définir, au cas par cas, les diligences normales, et c'est bien évidemment là que se trouve le nœud gordien : qui dira si le chef de section était fondé à prendre le cheminement qui a mené sa section au cœur de l'embuscade ? si le choix des moyens ayant conduit à la destruction de l'ennemi au prix toujours moralement inacceptable de pertes collatérales imprévisibles était pertinent ? Un débat qui soulève bien d'autres questions encore : la mission est-elle toujours sacrée ? le soldat est-il un judiciable comme un autre ? la notion même de sacrifice suprême, pourtant inscrite dans la loi, a-t-elle encore un sens aujourd'hui ?
Dans bien des domaines, la vie et l'action des armées peuvent être considérées comme un précipité de ce qui se passe dans la société civile. Questionner le militaire, c'est donc aussi s'interroger sur la société tout entière. Abordant le statut du héros dans nos sociétés avancées, ce numéro d'Inflexions illustre le propos. Car aujourd'hui, le combattant n'a de reconnaissance publique que s'il est martyr. Naguère, l'héroïsme du poilu fut célébré ; il est devenu en quelques décennies la victime d'un " affreux carnage ". Alors qu'en est-il de la fabrique des héros, et de ses conditions socioculturelles et politiques ? Avons-nous encore besoin de héros ?
Hommes et femmes, frères d'armes ? L'épreuve de la mixité
Aussi loin que l'on remonte dans l'Histoire, le guerrier a toujours été associé à des " valeurs viriles ", en ombres et lumières. La " féminité ", elle, apportait sa plénitude et son équilibre ; elle marquait la douceur du foyer, la pérennité de la vie. Mais, dans la zone d'ombre, elle accentuait l'horreur de la guerre, victime, par " nature ", des rapts et des viols dont s'accompagne la violence déchaînée. Ce tableau a aujourd'hui volé en éclats. La femme, " un soldat comme un autre " ? Oui, bien sûr, puisque le principe de parité hommes/femmes inspire désormais et à raison l'ensemble de notre organisation sociale. Comment les armées, qui n'ont de légitimité que celle d'être l'émanation du corps social, pourraient-elles s'en abstraire ? Mais, au regard de l'héritage des siècles, comment qualifier cette évolution sinon par les mots de rupture, de révolution, voire de mutation ? Là comme ailleurs, l'observation du fait militaire pourrait bien être révélatrice de la complexité du phénomène pour l'ensemble de la société.